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exile (seeing you out)

Summary:

Après ce qui s'est passé sur le bateau, Ron et Toto retrouvent leur vie paisible. Mais, tiraillé par la peur, Ron commet une grosse erreur.

Attention, spoilers pour l'arc de l'enquête du bateau.

Notes:

J'ai complètement oublié que j'avais écrit tout ça! Et ça va faire un moment en plus. Je me suis un peu lâchée sur la fin, mais bon.

Work Text:

“Peut-être qu’on devrait arrêter de se voir.” 

Sa voix, dure et froide comme du béton, lui tombe dessus d’un seul coup. Dans la pièce au sol matelassé, Totomaru ne comprend pas tout de suite ce qui lui arrive, et quand il réalise le sens des mots de Ron, il sent un goût amer se répandre dans sa bouche. Il n’ose même pas le regarder, n’ose même pas lui répondre, n’a pas la force de lever la tête pour lui cracher une remarque cinglante au visage. Il n’a pas la force de croiser son regard d’un bleu si intense, qui l’avait tant frappé la première fois. 

Au lieu de ça, il ramasse brusquement sa veste et s’enfuit, lâchement. Le nœud dans sa gorge est douloureux, et il a beau prendre de longues et profondes inspirations, il est incapable de le défaire. Les larmes qui coulent sur ses joues, il n’essaye même pas de les retenir. Alors qu’il court vers le métro, essayant de se recentrer sur ce qu’il doit faire, son travail, ses responsabilités, la paperasse sur son bureau, les dizaines de cas qu’il doit encore traiter et éplucher, il sent son cœur se déchirer à chaque inspiration rauque. Il s’engouffre dans la rame, s’affale sur le premier siège qu’il voit, essuyant misérablement ses joues humides. Il fait de son mieux pour se calmer mais il n’y arrive pas; c’est tellement soudain, il ne l’a pas vu venir. Un matin normal, il est allé dire bonjour à son amoureux, lui a apporté des croissants tout chauds, parce qu’il savait que ça lui ferait plaisir. Au lieu de ça, il s’est fait jeter comme un malpropre, sèchement, après tout ce qu’ils ont traversé. Il était sûr qu’ils avaient encore de longues années devant eux, tant de choses à découvrir ensemble, d’enquêtes à résoudre. Il avait même amené des dossiers pour que Ron ne s’ennuie pas trop. Amer, Totomaru se dit qu’il aurait mieux fait de ne pas se donner autant de peine, si c’est pour se faire abandonner comme il l’a été. 

Soudain, il se fige. Son sac! Dans la précipitation, il a oublié son sac, dans lequel se trouvent tous ses dossiers, ses clés de bureau, les clés de chez lui… Quel idiot! 

Sa poitrine froide et creuse lui intime de ne pas retourner chez Ron. Il ne veut pas y retourner, de toute façon. Il ne veut pas le voir, il ne veut pas lui parler; Ron l’a dit lui-même, ils devraient arrêter de se voir, et si c’est ce qu’il veut, et bien soit!

Il sent son expression s’effriter, et il se retient du mieux qu’il peut pour ne pas s’effondrer de nouveau. Tout son corps tremble, malgré tout. Il ne pensait pas que rompre avec quelqu’un lui ferait un jour tant de mal. 

Il se traîne hors de la station de métro jusqu’au poste, péniblement. Au moins, travailler lui changera les idées. Alors, toute la journée, il s’enterre sous les dossiers qu’il n’a pas traités, il range tout ce qu’il doit ranger depuis des jours, il s’attelle à toutes les tâches que personne ne voulait faire, y compris lui. Il ne fait de rares pauses que pour se traîner lamentablement jusqu’à la machine à café. Il sent les regards de ses collègues, de sa chef, sur lui, mais il s’en contrefiche. Dès qu’il arrête de penser au travail, c’est le visage de Ron qui lui apparaît, souriant, joyeux, avec cet éclat tendre au fond de ses yeux, celui qui faisait Totomaru se sentir si spécial. Ce même regard qui était la preuve que quand Ron lui disait “je t’aime”, il le pensait.
C’est ce qui fait le plus souffrir Totomaru, en fait: il est persuadé que Ron l’aimait, du moins pendant un moment, ce qui veut dire que maintenant, il s’est lassé de lui. Totomaru n’était peut-être pas assez stimulant, pas assez intéressant, pas assez bien pour Ron. 

Totomaru soupire. Il a de nouveau envie de pleurer. 

La journée passe en un battement de cils, et pourtant Totomaru a l’impression de travailler sans arrêt depuis une semaine. Soudain il est vingt-deux heures, et Totomaru ne sait pas où il dort ce soir. Il peut toujours prendre une chambre d’hôtel, au pire. Au fond il s’en contrefiche.

“Bonne soirée,” dit-il d’une voix éteinte aux rares personnes qui sont encore dans le bureau. Il ne le remarque pas, mais Amamiya le suit du regard, fronçant les sourcils d’un air contrarié. 

Lorsqu’il sort, la grande avenue est encore agitée; des voitures roulent tranquillement, des gens rentrent du travail, leur sac sur le dos ou à la main. Devant lui, sur le trottoir d’en face, il voit un couple marcher en s’étreignant. L’homme chuchote quelque chose dans le creux de l’oreille de la femme, qui éclate de rire avant de l’embrasser. Le cœur de Totomaru se serre de nouveau. Non, décidément, il n’ira pas chercher son sac aujourd’hui. 

Il erre sur la grande rue, marchant vers l’hôtel qui se trouve au bout. La pollution lumineuse ne lui permet pas de voir les étoiles, mais la lune, fin croissant pendu en l’air, l’accompagne malgré tout. 

Totomaru se sent atrocement seul. Il a été rejeté par la seule personne qui semblait le comprendre parfaitement, pour qui il se serait sacrifié sans hésiter. Bon sang! La seule personne qu’il ait aimée à ce point! Comment est-ce possible? 

Totomaru aurait voulu penser que c’était encore un coup de la famille Moriarty, mais qu’est-ce qui aurait bien pu pousser Ron à faire ça? Il savait pourtant qu’ils pouvaient avoir confiance l’un en l’autre, que Toto n’était pas un frêle bonhomme de bois qui se briserait sous la moindre pression. Ou, tout du moins, Totomaru le pensait. Peut-être qu’en fait, si Ron l’a laissé tomber, c’est justement parce qu’il s’était déjà fait kidnapper, qu’il a déjà été utilisé comme levier contre Ron, et que Ron s’est enfin rendu compte que Totomaru est vraiment un incapable, et qu’il allait seulement le ralentir, maintenant qu’il a enfin le droit d’être détective. 

C’est probablement ça, se dit-il, la mort dans l’âme. Finalement, ses pieds l’arrêtent au beau milieu de la chaussée, totalement hermétique aux passants. Il sort son téléphone, dont la batterie s’amoindrit de minute en minute, et appelle la seule personne à qui il peut demander de l’aide. 

Une sonnerie, deux, puis: 

“Allô?” fait une voix chevrotante à l’autre bout. 

“Allô grand-mère? C’est Totomaru.” Un silence, puis: “Je peux venir dormir chez toi cette nuit, s’il te plaît?” 

 

Sa grand-mère a accueilli Totomaru avec un sourire chaleureux et une étreinte tout aussi agréable. Contre ce petit corps replet, Totomaru s’est effondré malgré lui, pleurant encore toutes les larmes de son corps. Sa grand-mère n’a rien dit et l’a simplement entraîné à l’intérieur de son appartement jusque dans le salon. Elle lui a tendu une boîte de mouchoirs, a enveloppé une couverture douce et chaude autour de lui, et lui a frotté le dos le temps qu’il se calme. 

Quand sa respiration haletante s’apaise enfin, il se tourne vers sa grand-mère, qui lui fait un sourire rassurant. 

“Tu n’es pas obligé d’en parler maintenant,” lui dit-elle. “Pour l’instant, viens manger, et repose-toi. Ta chambre est prête.” 

Totomaru lui en est éternellement reconnaissant. Il ne sait pas s’il a le courage d’en parler, si même il l’aura un jour, ou s’il est destiné à conserver cette plaie béante que Ron a laissée dans son cœur cachée de tous. 

En se levant, il passe devant la fenêtre, qui offre une vue imprenable sur toute la ville. Il voit la lumière, les ruelles, les gens qui marchent comme autant de petits insectes qui grouillent dans un jardin. Quelque part, dans cette grande ville, Ron est chez lui, dans son appartement, ou bien si ça se trouve il est sorti faire la fête. Totomaru se demande comment il se sent. Probablement soulagé maintenant qu’il ne fait plus partie de sa vie. Heureux, libéré d’un poids, léger. Il n’a probablement jamais voulu de Totomaru, en fait. Il n’a jamais été qu’un handicap, indésirable.

Il s’assoit dans sa chaise habituelle, à la table du salon, et regarde les gestes précis et répétés de Grand-Mère alors qu’elle prépare des nouilles sautées. Elle dépose une assiette fumante devant lui, et Totomaru sent son nez picoter, ses yeux s’embuer, mais il se retient et dévore comme si c’était son premier repas depuis des mois. 

Dans son lit, dans sa chambre d’enfance, entre ces murs qui l’ont protégé toute sa vie et qui l’ont vu grandir, il trouve le sommeil plus facilement qu’il ne l’aurait cru. Peut-être est-il épuisé d’avoir pleuré toute la journée, peut-être veut-il occulter la douleur qui bat en même temps que son cœur; en tous cas, il a besoin de repos. 

 

*

 

Dès que Toto claque la porte, Ron sait qu’il a été stupide. 

Non, en fait, il le savait déjà avant même d’ouvrir la bouche ce matin. Il le savait avant même de lui dire toutes ces horreurs, il le savait avant même d’enfoncer le dernier clou. Il savait très bien qu’il allait faire quelque chose de stupide. 

Mais les gens font souvent des choses stupides quand ils ont peur. Et Ron est terrifié. 

Depuis l’incident avec la famille Moriarty, sur le bateau, il a décidé qu’il fallait qu’il protège Toto, même si ça voulait dire couper les ponts avec lui. C’est à cause de Ron si Toto a été mis en danger, ça n’a jamais été qu’à cause de Ron. S’ils ne s’étaient jamais rencontrés, Toto n’aurait jamais vécu ces événements atroces, il n’aurait jamais eu à craindre pour sa vie, il aurait eu une vie normale, loin de lui et du malheur qu’il emmène partout avec lui.
Ron le savait dès le début, quand Toto se sacrifiait à tout bout de champ, pour tout le monde, il savait que si ça continuait, il serait en danger. Mais Ron, égoïste qu’il est, s’est dit que tout irait bien, qu’il ne lui arriverait rien, qu’il le protégerait, parce que s’éloigner de Toto, de la lumière qu’il lui apportait était pire que la mort. La douce chaleur rassurante qui émanait de lui, qui lui donnait la sécurité de savoir qu’il ne provoquerait plus la mort de personne, que Toto était là pour le ramener à la réalité, est plus précieuse à ses yeux que n’importe quoi d’autre. Mais maintenant, il en a la certitude: cette douce chaleur n’est pas pour lui, il ne la mérite pas. Toto doit vivre sa vie avec quelqu’un d’autre, quelqu’un qui sera bien pour lui, qui ne le mettra jamais en danger, qui prendra soin de lui. Pas avec quelqu’un qui l’utilise pour calmer ses propres peurs, qui ne lui apporte rien d’autre que du malheur et de la souffrance.

Ron était heureux que quelqu’un l’estime assez important pour qu’on mérite de se sacrifier pour lui. Il était heureux de voir que Toto, une si gentille et généreuse âme, qui pensait toujours au bonheur des autres, se souciait un peu du sien, puis beaucoup, jusqu’à ce que, avant que Ron ne s’en rende compte, Toto illuminait chacune de ses journées par sa seule présence. Même des activités futiles réjouissaient Ron, tant qu’il les faisait avec Toto. Au début, ce n’était que pour les enquêtes, mais plus il le voyait s’énerver, se battre, courir, sourire, râler, s’agiter, respirer, plus il le voyait vivre , plus Ron tombait amoureux.
Et c’est là qu’il a creusé leur tombe à tous les deux. Ça lui brise le cœur de faire ça, il a l’impression de mourir un peu plus à chaque seconde, mais il sait que c’est pour le mieux malgré tout; s’il peut faire sortir Toto de ces sables mouvants, alors c’est pour le mieux.

C’est pour le mieux, se dit-il en voyant par la fenêtre Toto courir comme un dératé.

C’est pour le mieux, se dit-il en s’affalant sur le sol, apathique, comme avant Toto.

C’est pour le mieux, de dit-il alors qu’il se roule en boule, serrant sa poitrine, tentant d’atténuer la douleur de son corps qui se fend en deux.

C’est pour le mieux, c’est pour le mieux, c’est pour le mieux… 

Reniflant sa morve, il attrape son téléphone et compose un numéro qu’il connaît par cœur. 

Une sonnerie, puis: “Allô?”

“Maman? Je peux venir te voir?” 

 

Heureusement qu’elle est là, se dit Ron. Sa mère voyage tellement, il aurait très bien pu devoir s’en sortir tout seul. 

Maman habite l’appartement pile au-dessus de celui de Ron, mais elle n’est pas souvent là. Lorsqu’elle ouvre la porte, c’est probablement la première fois depuis des années qu’elle le revoit, et l’image pitoyable de son fils débraillé, mal coiffé, la morve au nez et reniflant misérablement n’est probablement pas celle qu’elle aurait voulu voir. Malgré tout, elle le prend dans ses bras immédiatement et ferme la porte derrière lui.

“J’ai été stupide, Maman,” geint-il. 

Elle lui caresse doucement les cheveux et lui répond d’une voix douce, “Raconte-moi tout, mon chéri.” 

Elle l’entraîne sur le canapé, attendant patiemment que ses hoquets se calment. 

“Je l’aime tellement maman,” sanglote-t-il. “Tellement, t’as pas idée. Je suis débile, c’est pas possible.”

Les sanglots de Ron se calment un peu, grâce à la main douce de Maman sur ses cheveux. Elle ne dit rien, elle lui laisse le temps de s’exprimer. Ron sait qu’elle sait qu’il a juste besoin d’un peu de temps.  

“Je ne veux plus qu’ils lui fassent du mal,” chuchote-t-il contre l’épaule de sa mère. “Ca me rend malade de savoir qu’ils pourraient le capturer n’importe quand juste parce que je l’aime. Je peux pas lui faire ça, il mérite pas ça.” 

Pendant un moment, ni l’un ni l’autre ne parlent. Maman se contente de frotter lentement le dos de Ron, cherchant à l’apaiser le plus possible. Elle n’a pas besoin de parler, en fait. Elle le comprend mieux que quiconque; ils sont pareils, tous les deux.

“Comment vous êtes-vous rencontrés?” demande-t-elle à voix basse, et Ron se rend compte qu’il ne lui a jamais parlé de leur première affaire, à tous les deux. Il lui a seulement parlé de ce petit bonhomme joyeux et passionné qui l’a sorti de sa grotte et lui a redonné goût à la vie.

Alors, un mince sourire pendu aux lèvres, il commence à raconter. 

 

La première fois qu’il a posé les yeux sur Toto, il s’est dit qu’il avait l’air plein de vie. Sur le coup, il s’est demandé si ce n’était pas parce qu’il n’a vu aucun être humain depuis une éternité. Il était captivé par ses yeux intenses, son air sérieux et droit, sa détermination qui semblait si futile à Ron. 

Puis, alors qu’il renouait avec le monde, il s’est aperçu que cette énergie débordante qu’il avait perçue en Toto n’appartenait qu’à lui. Sa droiture d’esprit et son amour du travail bien fait, la façon qu’il a de prendre à cœur des situations qui ne le concernent absolument pas, alors que Ron a toujours appris que pour résoudre un problème, il fallait l’aborder de façon détachée, toutes ces petites choses qui le rendent tellement attachant se sont emmêlées autour de cœur de Ron comme autant de petites pelotes de laine pour tricoter un pull chaud, qui ne l’a plus jamais quitté. 

“Être avec Toto,” dit-il à Maman, toujours souriant, “c’est être constamment à l’aise. J’ai beau craindre pour sa vie à chaque instant, dès qu’il est près de moi, qu’il me sourit, qu’il me prend la main, plus rien n’a d’importance. C’est facile d’être avec lui, je sais que je peux lui faire confiance, mais c’est tellement plus que ça. Je ne me suis jamais senti aussi bien avec quelqu’un qu’avec lui. Je n’ai besoin de personne d’autre que lui,” ajoute-t-il, son expression devenant amère, “mais je ne sais plus comment exister sans lui.” 

Il inspire profondément. Il sentirait presque son cœur troué dans sa poitrine, son cœur duquel il a lui-même arraché un morceau. 

A chacun de ses doutes, à chacune de ses terreurs, à chaque pas vers la vérité, Toto était à ses côtés. Il ne l’a jamais abandonné, ne l’a jamais laissé tomber, il l’aurait suivi jusqu’à la mort. Et c’est justement ça qui inquiète tellement Ron. 

Maman soupire, et au lieu de lui reprocher ce qu’il a fait, comme le ferait n’importe qui, elle lui répond simplement, “je comprends.” Parce que oui, elle comprend. Elle connaît le danger des Moriarty, ceux qui lui ont arraché son mari, l’amour de sa vie, il y a si longtemps déjà. Elle comprend tout à fait son fils qui a dû sacrifier la chose à laquelle il tenait le plus, simplement pour la protéger. 

Alors elle serre Ron contre elle, faisant mine d’ignorer les sanglots qui secouent ses épaules, repensant aux yeux inoubliables de celui qu’elle a perdu. 

 

*

 

La mort dans l’âme, Totomaru se réveille avec les yeux gonflés, à cause d’un rai de soleil blafard qui éclaire son oreiller. Il se les frotte, se passe les mains dans les cheveux, et se prépare mentalement à la journée à laquelle il devra faire face.

Il se traîne à la porte de sa chambre. Il pensait que tout irait mieux après une bonne nuit de sommeil, ou en tout cas au moins un petit peu mieux, mais pas du tout. Totomaru doit apprendre à vivre en sachant qu’il ne reverra plus jamais le visage de Ron. Il doit apprendre à se sevrer de sa présence, lui qui a toujours voulu être à ses côtés. 

Quoique, se dit-il amèrement, ce n’est pas pour tout de suite: il va bien falloir qu’il récupère ses affaires un jour. Finalement, il redoute le moment de le revoir. 

Grand-Mère a fait du café, ça embaume dans tout l’appartement. Totomaru inspire à pleins poumons. Il s’assoit à table en face de Grand-Mère qui sirote tranquillement sa propre tasse, et dont le visage s’éclaire quand elle le voit arriver. 

“Bien dormi?” 

Totomaru hoche la tête, bien qu’ils sachent tous deux qu’il n’a pas vraiment passé une bonne nuit. Il entoure sa tasse de ses mains, souffle dessus, boit une gorgée en se brûlant la langue, puis la repose avec un petit toc . Il inspire profondément, se remémorant en une fraction de seconde tout ce qui s’est passé la veille, et soupire. 

“Grand-Mère?” 

“Hmm?” 

“Tu te souviens du détective dont je t’ai parlé, il y a quelques temps? On a résolu des enquêtes ensemble, et il était là lors de l’incident sur le bateau, il y a quelques semaines…?” 

Grand-Mère hoche la tête. “Oui, le beau jeune homme brun, je me souviens de lui.”

Totomaru esquisse un sourire, et continue. “Hier, il… Enfin, on a rompu. On était ensemble depuis quelques mois seulement, mais je l’aimais de tout mon cœur, et je croyais que lui aussi, mais… Enfin, bref. Et j’ai oublié mon sac chez lui, hier, avec les clés de chez moi. Je n’ai pas eu la force de retourner le voir, c’est pour ça que je suis venu chez toi.” 

Au fur et à mesure qu’il parlait, une ride de souci creusait les sourcils de Grand-Mère. Elle ne s’attendait pas du tout à ça, et Totomaru s’en veut presque de lui raconter. 

“Mais vous vous aimez, non?” questionne-t-elle d’une voix douce. Totomaru sent ses lèvres trembloter, et avant qu’il puisse les retenir, les larmes coulent d’elles-mêmes. 

“Je pensais aussi. Moi, je ne peux pas arrêter de l’aimer, je pensais que c’était pareil pour lui, mais je me suis trompé, il faut croire.” 

Grand-Mère lui prend la main à travers la table, voulant le consoler, et Totomaru sourit malgré son chagrin. 

“Qu’y a-t-il?”

“Rien, rien,” sourit-il toujours, “c’est juste que… Quand il m’a demandé si j’acceptais de sortir avec lui, il a fait pareil.” 

De son autre main, il essuie ses larmes. 

“Raconte-moi comment c’était.” 

Totomaru la regarde, étonné. Il ne sait pas s’il a envie d’en parler, mais le souvenir est si heureux pour lui, qu’il accepte. 

“C’était la première fois qu’il m’invitait quelque part.”

***

 

La sonnette de Toto retentit alors qu’il essaye de faire tenir ses cheveux en place. 

“J’arrive!” s’écrie-t-il avant de se précipiter vers la porte d’entrée. Le cœur battant, il l’ouvre, et il est accueilli par le sourire lumineux de Ron, emmitouflé dans une écharpe bleu sombre et son long manteau de laine noir, un somptueux bouquet dans ses mains gantées de cuir. Ses yeux scintillent, miroirs de son sourire, et Toto se sent tomber un peu plus amoureux. 

“Pile à l’heure,” commente-t-il, le souffle court. 

“Oh, pardon, j’étais un peu trop impatient. Si tu n’es pas prêt je patiente ici,” répond Ron précipitamment. 

“Non, non, je suis presque prêt, entre un moment.” L’appartement de Toto n’est pas aussi spacieux que celui de Ron, mais il est décent et confortablement meublé. 

“Assieds-toi là,” dit Toto en indiquant un fauteuil en cuir. “Tu n’étais pas obligé de me prendre des fleurs, d’ailleurs.”

Ron secoue la tête. “J’avais envie. Elles te plaisent?” 

Toto admire le bouquet de roses oranges, roses et jaunes, et le prend délicatement des mains de Ron, inspirant leur doux parfum au passage. 

“Elles sont magnifiques, merci beaucoup.” 

Ron semble satisfait. Il effleure du bout des doigts la joue de Toto, dont le ventre fait des soubresauts. Les yeux bleus de Ron ont un éclat bien particulier, maintenant qu’il les voit clairement, et ils fixent Toto avec une intensité dont il n’a pas l’habitude. Il cligne des yeux, brisant la magie, et se dirige vers la cuisine d’un pas rapide, tentant de masquer son embarras. 

“Je vais leur trouver un vase, j’en ai pour une minute!”

Derrière lui, Ron sourit doucement, attendri. Il observe le salon de Toto, et la myriade de petites choses qui le composent: des tapis moelleux, des bibelots sur les étagères, des livres tant sur la criminologie que sur la cuisine italienne, des cadres photos sur les murs. Il s’approche de ceux-ci et sent son cœur se réchauffer quand il voit une photo d’un enfant à qui il manque des dents entre une femme et un homme, de larges sourires sur leurs visages à tous les trois. L’homme ressemble à Toto, d’une certaine façon, mais il a surtout pris les traits de sa mère, songe Ron. La photo juste à côté montre Toto devant ce qui doit être son lycée, près d’une vieille dame qui semble être sa grand-mère. Toto est radieux, la poitrine gonflée, les bras le long du corps, dans son uniforme flambant neuf. 

La troisième photo le surprend agréablement: c’est une photo d’eux deux lors de l’affaire du café meurtrier, probablement prise par la journaliste. Ron a encore son tablier de barista, et semble avoir fait une blague pas très drôle, au vu de son sourire satisfait. Toto quant à lui… Ron sent son pouls s’accélérer. Toto, le soleil jouant dans ses cheveux, rit à gorge déployée. Sa main est levée devant sa bouche, comme pour masquer son rire. Son visage est détendu, complètement à l’aise; Ron comprend alors que son air satisfait découle de l’expression merveilleuse de Toto à cet instant-là.

“Voilà, je suis prêt. Oh, tu regardes les photos?” 

Toto s’approche en enfilant son manteau. “Celle-ci a été prise par Chikori quand on a enquêté dans le café où tu travailles, tu te souviens? Elle me l’avait envoyée parce qu’elle la trouvait chouette, et puisque ça doit être la seule photo que j’ai de nous deux, je l’ai encadrée avec les autres.” 

Toto sourit affectueusement en regardant la photo, et Ron se sent soudain extrêmement chanceux d’avoir une place près des personnes qui sont chères à Toto. Il n’aurait jamais osé imaginer qu’il avait gagné une telle importance en si peu de temps. Peut-être que ce soir…?

“Si tu n’as qu’une seule photo de nous, ça prouve qu’il faut qu’on se fasse plus de souvenirs ensemble,” remarque Ron, et le rire de Toto qui suit tinte comme les cloches d’une église un jour de mariage à ses oreilles. 

“On devrait se dépêcher alors, je ne voudrais pas qu’on soit en retard.” 

Toto enfile ses chaussures et ils filent hors de l’appartement. Toto habite en centre-ville, dans un quartier un peu à l’écart des allées principales de Tokyo, donc pas très loin du restaurant qu’à choisi Ron. Il lui a dit de bien s’habiller, mais n’a rien dit sur le fait que c’était un restaurant français très huppé; il savait que Toto aurait paniqué s’il l’avait su à l’avance. Il aurait pu choisir un restaurant un peu moins chic, certes, mais Toto ne méritait pas moins que le meilleur, alors c’est exactement ce qu’il aurait. 

Sur le chemin, ils discutent de tout et de rien. La buée qui sort de leurs bouches est le seul signe du froid de janvier, car ni l’un ni l’autre ne le ressent. Toto explique avec véhémence une course-poursuite qu’il a eue avec un voleur à la tire ce matin-là, il ne remarque rien du monde extérieur. Son attention est rivée sur Ron. Les gens leur glissent des regards amusés, pensant probablement qu’ils sont en couple, et rien ne réjouit plus Ron. 

Lorsqu’ils arrivent enfin devant le restaurant, Toto fixe Ron avec des yeux ronds. Ron ne dit rien et passe les portes du restaurant, suivi par Toto, intimidé par l’ambiance du bâtiment. A l’intérieur, il fait bien chaud, et du violon joue quelque part. A l’accueil, il annonce:

“Réservation pour deux au nom de Kamonohashi, s’il vous plaît.” 

La réceptionniste lui sourit agréablement, et Ron ne peut retenir son rictus quand il entend le petit bruit surpris de Toto. 

“Par ici, s’il vous plaît.” 

Elle les emmène à travers les tables du salon principal, ses pas étouffés par la moquette rouge, pour les diriger vers une pièce plus petite où il n’y a que quelques tables de deux, très espacées. Ron cherchait un endroit plutôt calme et tranquille pour leur premier rendez-vous, qu’il espérait ne pas être le dernier. 

Les couleurs rouge sombre et crème se marient parfaitement, donnant une ambiance chaude à toute la pièce. Les tables sont suffisamment espacées pour permettre une certaine intimité, renforcée par la moquette qui étouffe le moindre bruit. Leur table est dressée vers le fond de la pièce, avec une bougie au milieu, et bien que le côté rationnel de Ron trouve ça niais à souhait, son côté amoureux est ravi. Il pend son manteau et son écharpe sur la patère dorée au mur et se précipite du côté de Toto pour lui avancer sa chaise. Un peu surpris, celui-ci laisse échapper un rire nerveux. 

“Un vrai gentleman, dis donc,” sourit-il en se laissant faire. Ron, fier de lui, se contente de pousser la chaise lentement. 

“J’ai été à bonne école,” répond-il en s’asseyant à son tour. Il s’est mis sur son trente-et-un, lui aussi: il a dépoussiéré son plus beau costume trois-pièces, et il a même pris sa montre à gousset en argent, cadeau de sa mère. Il ouvre machinalement la carte des vins, cherchant quelque chose pour leur apéritif. Du coin de l’œil, il remarque que Toto écarquille les yeux en voyant les prix des plats. Avec toute la suffisance que son compte en banque le lui permet, il lui dit:

“Prends ce que tu veux, c’est moi qui paye.” 

Effaré, Toto secoue vivement la tête. 

“Certainement pas! Encore moins si c’est toi qui payes!” 

Ron lui sourit, attendri. “Ne t’en fais pas je te dis, ça me fait plaisir. J’ai envie de te voir te détendre un peu, on en a bien besoin, alors profite et régale-toi.” 

Toto se sent rougir légèrement. Personne ne lui a jamais dit quelque chose comme ça, il ne sait pas comment réagir. Sa bonne éducation le retient de prendre quoi que ce soit de trop cher, mais s’il faisait ça, il se contenterait de pain et d’eau plate. Se faisant une raison, il rouvre le menu et parcourt les différents plats. Tous ont l’air plus appétissants les uns que les autres, et bientôt, Toto salive. 

“Je crois que je vais partir sur la langouste,” marmonne-t-il finalement. 

“Parfait!” répond Ron. “Dans ce cas…” 

Il aperçoit la serveuse qui attendait patiemment qu’ils choisissent, à quelques mètres de là. Dès qu’il lui fait un léger signe de la tête, elle approche.

“Mon… ami va prendre votre langouste, et je pars sur un suprême de poulet, pour ma part.” 

Il a insisté sur le mot ami , jaugeant la réaction de Toto, qui s’est contenté de baisser le regard. “Et, on va vous prendre du vin blanc. Ça te va?” 

Toto hoche la tête timidement. “Je ne m’y connais pas trop en vins français, alors je te laisse faire sur ce coup-là.” 

“Je m’en doutais, ne t’en fais pas. Je vais vous prendre un Châteauneuf-du-Pape, s’il vous plaît.” 

La serveuse sourit d’un air content, et l’arrogance de Ron se réveille. Peu de gens doivent connaître ces vins au Japon, même à Tokyo. Enfin, ce n’est pas seulement pour crâner s’il choisit exprès des choses rares et chères, songe-t-il en coulant un regard à Toto qui redresse ses couverts, qui étaient un peu de travers. D’accord, il veut montrer qu’il est connaisseur, mais il ne choisit que les meilleures choses parce que c’est pour Toto. Quel intérêt de faire ça pour lui-même? 

Une fois la serveuse partie, Toto se détend un peu.

“Raconte-moi comment tu étais, plus jeune. Je ne sais rien de toi,” demande-t-il.

Ron s’installe un peu plus confortablement dans sa chaise. 

“Tu veux savoir quoi, par exemple?”

“Tout,” répond simplement Toto. “Mais commence par me parler de toi quand tu étais à Blue.” 

Ron sourit, et commence à lui parler de sa jeunesse. Il lui raconte ses déboires avec les profs, son arrogance et son orgueil, et les situations désastreuses dans lesquelles ça l’a mis. Toto rit, lui répondant que c’est du lui tout craché, et Ron rit avec lui. 

“Par exemple,” dit-il après avoir bu une gorgée de vin - délicieux, au passage - “il y a eu cette fois où un type m’avait lancé un défi. L’énigme n’était pas bien compliquée, alors-”

“Un défi?” rit Toto. “Comme un genre de duel?” 

“Tu rigoles mais c’est exactement ça, tu pouvais gagner des points supplémentaires si tu gagnais,” poursuit Ron. “Et donc, l’énigme était simple, donc je l’ai résolue plus rapidement que lui. Il n’a pas accepté sa défaite et la honte qui lui est tombée dessus en s’affichant devant tout le monde, alors il m’a insulté. J’ai laissé couler, parce que je n’en avais strictement rien à faire, mais cet imbécile m’a assailli tout le semestre. Je ne réagissais pas, alors ça l’énervait profondément, mais je ne voulais pas entrer dans son petit jeu. Au bout d’un moment, cependant, ils s’y sont mis à plusieurs, et ma tranquillité chérie commençait à être menacée. Alors-”

“Ah ouais à ce point quand même,” s’étonne Toto. 

“Ouais, ils me faisaient suer toute la sainte journée, t’imagines pas. Et donc, un matin, avant qu’il ne me fasse ses sempiternelles insultes journalières, je lui ai mis mon poing dans la figure.” 

Toto éclate de rire malgré lui avant de plaquer ses mains sur sa bouche, soucieux du silence et du calme ambiant. 

“T’as vraiment fait ça?” lui demande-t-il à voix basse, tremblante d’excitation. Ron lui sourit. 

“Bien sûr que oui. J’ai fait ça au beau milieu de la cour, comme ça tout le monde était au clair avec le fait qu’il ne fallait pas trop m’emmerder. Plus jamais eu de soucis avec les élèves après ça.” 

Ron ne lui parle pas de la solitude qui lui pesait parfois, de l’envie qu’il a toujours eue de partager des moments avec quelqu’un qui lui serait précieux, mais de n’avoir jamais trouvé personne. Il se demande si, si Toto avait été avec lui, sa jeunesse aurait été plus douce. Il les imagine l’un à côté de l’autre, arpentant les couloirs, passant leurs journées ensemble, lisant sous un arbre côte à côte, et il sent son cœur se serrer.

Durant le reste du repas, la discussion coule gentiment. Les plats sont délicieux, comme il s’y attendait, et le vin semble plaire à Toto, alors Ron s’en félicite secrètement. 

“Tu ne penses pas que tu aurais pu avoir une admiratrice secrète?” demande Toto alors qu’ils finissent leur dessert. 

Ron, pensif, plante sa cuillère dans sa mousse au chocolat. “Je ne pense pas, non. J’étais assez taciturne, je ne parlais à personne, comme je te l’ai dit.”

“Peut-être, mais tu es bien plus intelligent que la moyenne, et- et beau, avec ça,” (Ron note son bégaiement mais ne dit rien) “ça suffit généralement à tomber amoureux.” 

“J’étais certes aussi beau que maintenant,” répond-il avec un regard malicieux, “mais pour ce qui est de l’intelligence, ce n’était rien de surprenant par rapport aux autres. Le niveau général de Blue est très exigeant, seuls les meilleurs arrivent à se hisser au rang de détective.” 

Toto hausse les épaules et reprend son verre de vin. 

“Et toi, tu ne penses pas que tu aurais pu avoir un admirateur secret? Le grand officier Isshiki, héros des temps modernes, sauveur d’une jeune damoiselle en détresse qui ne peut plus se passer de lui?”

Toto rit nerveusement. Ses joues sont rouges à cause de l’alcool. 

“Oh, non, je ne pense pas. Ça ne risque pas.”

Ron sirote son verre. “Pas même une collègue au travail qui t’aurait invité à boire un verre? Rien du tout? Quelqu’un d’aussi charmant que toi doit bien avoir du succès.” 

Toto secoue la tête. Est-ce vraiment à cause de l’alcool? “Même si c’était le cas,” poursuit-il, “je pense que je n’en ferais rien.” 

“Ah non? Et pourquoi ça?” 

Toto se frotte le nez. “Il y a quelqu’un… À qui je pense déjà. Je pense qu’il ne ressent pas la même chose, et j’apprécie grandement notre relation telle qu’elle est. Ça doit être la seule personne qui me fait me sentir aussi bien, alors même s’il ne pense pas la même chose que moi, ça me suffit.” 

Aucun doute, Toto a dit “il”. Il l’a répété, même. Ron se sent frétiller. Il faut qu’il la joue fine, maintenant. 

Il s’accoude à la table, notant l’emplacement de la main tendue de Toto, posée à côté de son assiette. “Tu ne veux pas me dire qui c’est?” plaide-t-il. Toto le regarde, et Ron sait qu’il a gagné. 

“Tu veux deviner, plutôt?” Ron hoche la tête. “C’est quelqu’un que tu as déjà rencontré.” 

Ron fait mine de réfléchir, posant sa main droite sur la table, non loin de la main gauche de Toto, et se frottant le menton de la main gauche. “Kawasemi?” tente-t-il.

Toto ouvre des yeux ronds. “Quoi? Sûrement pas!” 

“Et pourquoi pas? Il n'est pas si laid,” ricane Ron. Il sait bien que… 

“Ce n’est pas… mon critère premier, en général.” 

Ron approche petit à petit sa main de celle de Toto. “Alors… Spitz?” 

Levant vers Ron un regard perplexe, Toto ne remarque rien. “Spitz est marié, Ron.” 

Celui-ci hausse les épaules. “Tu as dit que c’était une romance impossible.” 

Les yeux de Toto plongent dans les siens un instant, puis retombent sur la nappe. “Je ne dirais pas impossible.” 

Alors, Ron retient son souffle et attrape les doigts de Toto entre les siens. Toto sursaute et le regarde, surpris. Rongé par l’excitation, Ron ne peut contenir sa joie. Dans un souffle, il demande:

“Moi?” 

Le regard plein d’espoir de Toto vaut tout l’or du monde. Ses petits doigts serrent les siens par réflexe alors qu’il inspire profondément, hochant doucement la tête. Posant son autre main sur celle de Toto qu’il tient déjà, il la porte à ses lèvres, embrassant sans un bruit ses phalanges. Maintenant il en est sûr, ce n’est pas à cause du vin si le visage de Toto est empourpré. 

“Ron..?”

“Je pensais que les fleurs t’auraient mis la puce à l’oreille.” 

Son propre cœur bat si fort que Ron a l’impression que Toto peut l’entendre. Ron repose la main de Toto sur la table mais ne la lâche pas, et Toto le serre plus fort. 

“Je t’aime aussi, Toto,” poursuit Ron. “J’ai prévu cette soirée en partie parce que je voulais vraiment qu’on se détende, et en partie parce que je comptais te demander si tu accepterais de sortir avec moi.” Il ne sait pas d’où vient sa soudaine timidité mais Ron se sent toute chose. Quelque part, il sait que Toto pourrait très bien refuser pour une raison qu’il n’avait pas prévue. 

Mais Toto sourit comme un bienheureux, et sa main serre celle de Ron fort, très fort. 

“Bien sûr que j’accepte! Je, je pensais que tu ne me voyais pas comme ça, je-”

“Toto, dès l’instant où je t’ai vu, j’ai su que je ne me lasserais jamais de toi. Je t’aime,” lui répète-t-il, embrassant à nouveau le bout de ses doigts. Toto se laisse faire mais cache son visage derrière sa main libre, rouge jusqu’aux oreilles. 

A contrecœur, il lâche la main de Toto pour appeler la serveuse et payer. Il enfile prestement son manteau avant d’aider Toto avec le sien, bien qu’il n’ait absolument pas besoin d’aide. Néanmoins, il se laisse faire, et lui sourit d’un sourire auquel Ron sent qu’il va devenir addict. 

En sortant du restaurant, il prend à nouveau la main de Toto, qui serre la sienne. Dès que l’air froid les heurte, cependant, Toto éternue. C’est vrai qu’il est frileux, se souvient Ron. En bon (nouveau) petit copain, il ôte son écharpe et l’enroule autour du cou de Toto. En la nouant, il croise le regard un peu incrédule de Toto. 

“Ne me regarde pas comme ça, voyons.” 

Toto ne répond rien mais lui sourit d’un air complice, et reprend sa main alors qu’ils cheminent vers son appartement.

Toto ne sait pas quoi dire de plus. Son cœur est dans les nuages, sa main est bien au chaud contre celle de Ron. Il lui glisse un regard, et remarque qu’il le regarde déjà. 

“J’arrive pas à croire que c’est réel,” admet Toto. “J’ai l’impression que je suis en train de rêver.”

Ron lâche la main de Toto, à son grand désarroi, mais simplement pour glisser son bras autour de sa taille et le rapprocher de lui. Toto essaye de régler son allure sur celle de Ron, maladroitement. 

“J’avais peur que tu dises non,” lui répond Ron. “Je me doutais que tu m’appréciais, mais j’aurais pu me tromper royalement. Si ça se trouve, cette affection que j’avais pressentie n’était qu’amicale, et je me faisais des idées. Malgré tout, je voulais que tu passes un bon moment.”

Toto sourit, attendri. Ils marchent lentement, du même pas, collés l’un à l’autre, alors Toto se laisse aller et pose sa tête contre l’épaule de Ron. Sous les lampadaires, dans la nuit froide, malgré le bruit des voitures et l’agitation des passants, Toto ne s’est jamais senti aussi bien. Il glisse à son tour le bras autour de la taille de Ron, qui l’embrasse sur le haut du crâne. Toto se sent sourire comme un imbécile. Quelques mois qu’ils se connaissent, à peine, et pourtant il sait qu’il a pris la bonne décision. 

Une fois arrivés devant son immeuble, Toto se détache de Ron. L’air glacial s’engouffre immédiatement entre eux. 

“Merci de m’avoir raccompagné, c’est gentil.” 

L’image du visage de Toto éclairé par un lampadaire solitaire, emmitouflé dans sa propre écharpe restera gravée dans le cœur de Ron. Son sourire, ses joues rougies par le froid, ses yeux qui scintillent, l’air qui sort de sa bouche. 

“Ne t’en fais pas, c’est normal.” 

“Oh, attends, je te rends ton écharpe,” fait Toto en dénouant l’écharpe, mais Ron l’arrête. 

“Non, non, garde-la. Tu me la rendras la prochaine fois qu’on se verra.” 

“Mais, tu ne vas pas avoir froid?” s’inquiète Toto. 

Ron secoue la tête. “Ne t’en fais pas pour moi. Rentre plutôt, n’attrape pas froid.”

Il n’ose pas encore lui dire que le voir avec ses affaires lui procure une joie dont il ne comprend pas vraiment l’origine. 

Toto sourit à nouveau. “Merci beaucoup pour cette soirée, ça m’a fait très plaisir.” Il se retourne pour entrer dans son immeuble; le cœur de Ron se serre en le voyant partir, ne voulant pas rester loin de lui, mais il sait qu’il faut bien qu’ils se séparent. Il se console en se disant qu’il le verra demain, et le regarde partir sans rien dire.

Mais soudain, juste avant d’entrer dans l’immeuble, Toto fait demi-tour, se précipitant vers Ron. Arrivé à sa hauteur, il se hisse sur la pointe des pieds et pose un baiser sur ses lèvres, rapide et sonore. Ron n’a pas le temps de réagir que déjà Toto s’est éloigné de lui. 

“Je t’aime,” lui dit-il à voix basse, avant de rentrer prestement dans son bâtiment. 

Hébété, Ron reste sous le lampadaire, les yeux dans le vide. Réalisant ce qui vient de se passer, il effleure ses lèvres du bout des doigts, les sentant picoter là où Toto est passé. Décidément, il le surprendra toujours; Ron avait prévu toute la soirée dans ses moindres détails, chaque éventualité avait été minutieusement étudiée, mais même dans ses rêves les plus fous Toto ne l’aurait pas embrassé dès le premier soir. 

A l’instant où Toto ferme la porte de chez lui, il se rue à son balcon, et comme il s’y attendait, Ron est toujours planté devant l’immeuble. Le bruit de la fenêtre qui s’ouvre lui fait lever la tête, et immédiatement après, un sourire s’épanouit sur son visage. Toto lui fait signe de partir. 

“File, tu vas vraiment attraper froid!” lui ordonne-t-il, presque. 

Ron hausse les épaules, l'air faussement désolé. “Je ne supporte pas d’être loin de toi.” 

Toto glousse malgré lui. Il est trop heureux pour se soucier de garder ses émotions pour lui. 

Enfin, Ron lui envoie un baiser d’un signe de main, et malgré la niaiserie de la situation, Toto l’attrape au vol, accoudé à son balcon. De là où il est, Toto l’entend rire. Après un dernier signe de la main en guise d’au revoir, Ron se retourne enfin, les mains dans les poches. Toto le suit du regard, observant les petits nuages de buée que forme sa respiration, jusqu’à ce qu’il disparaisse au bout de la rue. 

Fermant sa fenêtre, Toto admire le bouquet qui trône au centre de sa table à manger. Les roses jaunes sont pour l’amitié, d’après Grand-Mère, les roses pour la tendresse, mais il ne se souvient plus de la signification des roses oranges. Connaissant Ron, il a choisi ces fleurs pour une raison particulière, songe Toto. 

Cette nuit-là, s’il dort le nez enfoui dans l’écharpe de Ron, ça ne regarde que lui.

***

 

Hier, Maman n’a pas dit grand-chose après ce que Ron lui a raconté. Il est retourné à son appartement le pas lourd, la tête basse. Elle n’a rien su lui dire parce qu’elle savait combien son sacrifice était lourd à porter, bien qu’il soit nécessaire. Ron le savait, et pourtant il aurait bien voulu quelques mots de réconfort. Enfin bon, c’est lui qui a pris la décision, parce qu’il n’est pas assez fort pour protéger Toto. Il ne peut s’en prendre qu’à lui-même s’il est triste. 

Ce matin, il a envoyé un message à Toto, pour lui dire qu’il peut venir récupérer ses affaires dans l’après-midi. Son message n’a même pas été distribué, et le ventre de Ron se tord à l’idée que Toto l’a peut-être déjà bloqué. Il pensait pouvoir le revoir une dernière fois, lui faire ses adieux correctement, mais peut-être que Toto le déteste tellement qu’il ne veut même pas revenir chercher ses affaires. 

Ron se passe la main sur le visage. Il peut vivre en étant détesté. Il peut survivre, si ça veut dire que Toto est heureux et sain et sauf. Ça lui va. 

Le ciel est gris, aujourd’hui. Presque midi et pourtant la lumière est terne. Ron se sent mélancolique, tout d’un coup. La météo ne doit pas aider à son humeur, mais encore une fois, il ne peut s’en prendre qu’à lui-même. 

Il soupire. Il devrait sortir un peu aujourd'hui. Au moins un peu. Juste histoire de prendre l’air, sinon il ne sortira jamais. La seule raison pour laquelle il avait réussi à renouer avec l’extérieur c’est grâce à Toto, et maintenant qu’il n’est plus là, malgré le fait qu’il soit guéri, Ron ne voit pas où est l’intérêt de faire quoi que ce soit. 

Il enfile le premier manteau qui lui tombe sous la main, sans prendre la peine de s’habiller correctement. Il n’a pas changé de vêtements depuis hier mais il s’en moque. Ce n’est pas comme s’il avait un quelconque but, un quelconque endroit où aller. 

Il ne fait pas particulièrement froid dehors, c’est juste gris. Ni beau, ni moche, ni froid, ni chaud. Ou bien c’est Ron qui ne ressent rien? Il n’est pas vraiment sûr. 

Il marche à travers la ville, errant au fil des rues, là où ses pas le mènent. Il doit faire des courses, d’ailleurs, son frigo est vide. Il n’a rien mangé depuis avant-hier et pourtant il n’a pas faim. 

Machinalement, il est revenu près du commissariat. Dès qu’il s’en rend compte, il fait brusquement demi-tour, mais des cris attirent son attention. Du parc non loin de là déboule un homme, un sac à main sous le bras, courant à toute allure, et derrière lui, Toto, sprintant de toutes ses forces, qui le poursuit et lui saute sur le dos juste avant qu’il ne traverse la route. Ron se cache derrière un pan de mur, observant la scène discrètement. Il essaye d’ignorer la façon dont son cœur s’emballe. Il voit rarement Toto dans le feu de l’action, mais il est digne de sa position de membre de la 1ère division criminelle de la police de Tokyo.

Toto maintient l’homme à terre et le menotte d’un geste expert, rejoint bien vite par ses collègues. Il se relève, haletant, et s’essuie le front. Ses collègues le félicitent, et Toto sourit légèrement, comme il le fait quand on le complimente. L’un d’entre eux lui tape sur le dos, sa main glissant sur son épaule. Il se penche vers Toto pour lui glisser quelque chose dans l’oreille, qui fait rire Toto aux éclats. 

Le cœur de Ron se serre. Quoi? 

Toto tapote la main de son collègue et lui chuchote quelque chose à son tour. De là où il est, Ron ne voit pas leurs expressions, mais ça n’a pas vraiment d’importance, il devine assez bien ce qu’ils se disent. Quelque chose de laid se tord dans sa poitrine. 

Toto se penche vers le voleur pour le relever, le menant vers le poste, et Ron réalise soudain qu’il va se faire repérer. Il court en sens inverse, fuyant Toto. Et Ron qui croyait que Toto était en train de se morfondre comme lui le faisait, qu’il était aussi triste que lui, qu’il était au fond du trou, merde! Mais pas du tout, il est déjà passé à autre chose. Il a déjà accepté ce qui lui arrive, il a déjà trouvé quelqu’un d’autre. Peut-être qu’il n’attendait que ça en fait, peut-être qu’il n’osait pas dire à Ron qu’il voulait rompre, peut-être qu’il l’a toujours considéré comme un fardeau, peut-être qu’il ne l’a même jamais aimé. 

Un sanglot déchire la gorge de Ron comme il déchire son âme elle-même, comme l’orage au-dessus de lui déchire le ciel. Il n’est pas assez fort pour tout ça. 

Le temps qu’il arrive chez lui, il est complètement trempé. La pluie goutte depuis ses cheveux sur le sol de son couloir. Il claque la porte de son appartement, haletant. Le sac de Toto est soigneusement posé contre le mur, près des parapluies. Ron arrache ses vêtements trempés et les jette quelque part dans un coin de son appartement. Il se jette sur son sol matelassé, encore plus vidé qu’avant. Il vérifie machinalement son téléphone, et malgré tout, son cœur s’accélère encore lorsqu’il voit qu’il a reçu un message de Toto. 

C’est un simple “ Ok ”, pourtant il fait naître quelque chose comme de l’espoir dans le cœur de Ron. Au moins, il ne le déteste pas, en tous cas pas suffisamment pour ne plus jamais le revoir. 

 

***

 

Il a plu un peu, juste après qu’il ait embarqué le voleur à la tire, mais il semble qu’il y a une accalmie. Totomaru saute dans le métro juste au moment où les portes se ferment. Aujourd’hui ne s’est pas trop mal passé: Totomaru s’est encore une fois noyé dans les dossiers non traités mais cette fois ses collègues ont réussi à le faire sortir un peu. Mais dès qu’il a reçu le message de Ron, tout s’est effondré à nouveau. 

En regardant par la fenêtre du train, il repense à ce qu’il a dit à Grand-Mère ce matin. 

“Tout me rappelle à lui, Grand-Mère. Je le vois à chaque endroit où on est allés ensemble, à chaque fois que je lève la tête vers le ciel, partout.” 

Il ne pensait pas que leur séparation définitive serait aussi rapide. Il aurait voulu que cette situation reste en suspens un peu plus longtemps, mais si c’est maintenant la dernière fois qu’il le voit, alors il doit s’y préparer. Il ne peut pas pleurer devant lui, il ne peut pas paraître faible. 

Mais qui croit-il tromper? Bien sûr qu’il va pleurer. C’était l’histoire la plus belle et la plus intense qu’il ait jamais vécue, évidemment que la séparation est douloureuse. Jamais personne ne l’avait traité comme Ron l’a fait, comme quelque chose de précieux, jamais il n’a vécu des choses aussi palpitantes, jamais plus il ne vivra ça. Il ne sait même pas combien de temps ça lui prendra pour s’en remettre. 

Grand-Mère lui a dit que c’était la vie, mais elle était désolée pour lui. Elle lui a dit qu’après ce qu’il avait fait pour lui, après tout ce qu’ils avaient traversé, c’était étrange de tout couper comme ça, donc elle l’a enjoint à chercher une raison auprès de Ron, au moins pour que Totomaru puisse tourner correctement la page de leur histoire.

Il sait de toute façon ce qu’il aura comme réponse. “Je ne pense pas qu’on soit faits l’un pour l’autre, et on devrait arrêter de se voir.” Exactement ce qu’il lui a dit hier matin. 

Totomaru ricane. C’est vrai que ça s’est passé hier matin, pourtant il a l’impression que ça fait des semaines qu’il ne l’a pas vu. 

Il aurait voulu que leur histoire dure plus longtemps. Il aurait voulu faire encore plus de voyages avec lui, visiter des endroits qu’ils n’avaient encore jamais vus, pas pour des enquêtes cette fois. Il aurait voulu voir l’académie Blue, la maison de naissance de Ron, lui montrer tous les endroits où lui-même a grandi, lui raconter comment étaient ses parents, lui raconter toute sa vie et passer le reste avec lui. Il aurait voulu marcher avec lui sur la plage, pieds nus, le soir, et lui avouer qu’il ne pourrait pas vivre sa vie avec quelqu’un d’autre. Il aurait voulu voir ses yeux, voir l’étincelle d’espoir qui les rend si clairs y luire, quand il lui aurait dit tout ça. Il aurait voulu rencontrer sa mère, qu’il rencontre sa grand-mère, et terrasser pour de bon tous ceux qui l’ont fait souffrir sans raison. Il a encore tellement de choses à faire avec lui, des choses qu’il ne pourra faire avec personne d’autre. Des choses qu’il n’a envie de faire avec personne d’autre.   

Il arrive à son arrêt. Le chemin jusqu’à l’appartement de Ron est semblable à son propre chemin de croix. Il a l’impression de monter volontairement à l’échafaud, traînant derrière lui ses souvenirs comme autant de boulets. Le temps qu’il arrive en face du bâtiment, la pluie s’est mise à tomber à nouveau. Il hésite à appeler Ron sur son téléphone, mais décide plutôt d’appuyer sur la sonnette. Le ventre noué, il patiente sous le balcon du premier étage, à l’abri de la pluie. Il a l’impression que Ron met un temps interminable à venir. 

Lorsque Ron ouvre la porte d’entrée, Toto s’écarte de plusieurs pas en arrière, jusqu’à être sous la pluie. Ça fait un pincement au cœur de Ron, mais en même temps, à quoi s’attendait-il? 

Toto est plus débraillé qu’à son habitude, lui qui est toujours dans un costume impeccable lorsqu’il travaille. Aujourd’hui, sa cravate est mal nouée, sa chemise est froissée, et il a une tache de café sur le bas de sa veste de costume. En plus, il n’a pas pris de parapluie, alors qu’il ne l’oublie jamais en temps normal. Le cœur de Ron se serre un peu plus fort, sachant que c’est en partie à cause de lui. Ou bien l’est-ce vraiment? Ne serait-ce pas parce qu’il s’est fait sauvagement embrasser par son nouvel amant? Ron ferme les yeux un court instant. Quoi qu’il en soit, il n’a plus son mot à dire. 

“Tu as l’air épuisé,” commence Toto, à demi-voix. 

Ron hausse les épaules; il ne peut pas le nier. “Toi par contre, ça avait l’air d’aller avec ton collègue, tout à l’heure.” 

Le venin dans sa voix est plus audible qu’il ne l’aurait voulu. Il aurait voulu paraître détaché, comme il devrait l’être, mais peu importe; son cœur est trop meurtri. 

Toto fronce les sourcils, confus. “Mais de quoi tu parles?” De toute évidence, il ne s’attendait pas à ça.

Et Ron sait qu’il est injuste. Son esprit lui dit de voir les indices, de voir les cernes sous les yeux injectés de sang de Toto, de voir sa pâleur, de remarquer l’absence de l’étincelle de vie qu’il y a toujours eu dans ses yeux, plutôt que de se laisser aveugler par sa jalousie. Mais il en est incapable. Il ne supporte pas d’être le seul à souffrir. 

“Je parle de ce qu’il t’a susurré à l’oreille quand tu as attrapé le voleur, tout à l’heure. J’étais là, j’ai tout vu.” 

Toto fronce les sourcils de plus belle, puis réalise. “Si tu veux vraiment tout savoir, il m’a demandé si je ne voulais pas prendre une pause, parce que ça fait deux jours que je me tue à la tâche et que ça inquiète toute la première division. J’ai éclaté de rire parce que c’était ridicule à mes yeux: si je m’arrête de travailler, si je m’arrête de bouger, je pense immédiatement à toi. Et, même, j’ai beau m’échiner, tout me fait penser à toi. Je suis sorti plus tôt ce soir parce que Amamiya m’a forcé à prendre un congé, d’ailleurs.” 

Une ombre voile son visage, et la douleur dans ses yeux est un miroir de celle dans le cœur de Ron. 

“Comment as-tu pu imaginer un seul instant que j’allais bien sans toi?” 

Ron inspire sèchement. Comment a-t-il pu être aussi idiot? 

“Je… Je, je pensais que…” bafouille-t-il misérablement. 

Toto le regarde avec espoir, une seconde, puis deux, puis trois. Mais Ron ne continue pas. Les épaules de Toto s’affaissent, et il secoue la tête. 

“Ouais. Je m’en doutais.” 

Il approche pour prendre son sac des mains de Ron. Leurs doigts se touchent, Ron voudrait serrer ceux de Toto, mais ils glissent de son étreinte trop vite. Toto le regarde, longuement, et Ron sait qu’il est en train de graver son image dans sa mémoire, parce que c’est la dernière fois qu’ils se voient. 

Puis il se retourne, s’en va sous la pluie, qui est devenue torrentielle entre-temps. Ron l’observe faire quelques pas, le cœur en morceaux, la tête qui tourne. 

“Attends!” 

Il ne se rend compte qu’il a crié que quand Toto se retourne en sursaut. Son expression est floue, et il ne sait pas si c’est à cause de la pluie ou des larmes qui embrouillent sa vision. Son propre cri résonne à ses oreilles. 

“Attends, s’il te plaît,” sanglote-t-il. Il doit avoir l’air pitoyable mais il s’en moque éperdument. 

Toto se retourne complètement, lui faisant face. Ron titube vers lui, lui prend les mains. Il bronche à peine quand la pluie froide le heurte d’un coup.

Il pleure franchement, désormais. A travers ses hoquets, il parvient à dire suffisamment fort et intelligiblement, “Je suis désolé.” 

Toto cligne des yeux, incrédule. 

“Je t’ai dit toutes ces choses parce que j’avais peur pour toi. Après ce qui s’est passé sur le bateau, j’avais terriblement peur qu’il t’arrive quelque chose d’encore plus grave, et que cette fois je ne serais pas là pour t’aider, ou que je raterais, ou que quoi que ce soit se produise qui soit hors de mon contrôle. On a été très chanceux, j’ai été très chanceux qu’il ne t’arrive rien, mais qui sait ce qui pourrait se passer ensuite?” 

Il renifle bruyamment. 

“J’avais tellement peur qu’il se passe quelque chose de pire la prochaine fois, parce qu’il y aurait forcément eu une prochaine fois si tu restais près de moi, que j’ai décidé qu’il valait mieux que tu partes.”

Il lève les yeux vers Toto, qui s’est mis à pleurer aussi. 

“Je ne pouvais pas supporter qu’il t’arrive quoi que ce soit. Je me suis dit que tu serais mieux avec n’importe qui d’autre que moi, donc je t’ai repoussé, mais je n’arrive pas à vivre sans toi,” explique-t-il, et sa voix se brise. “Je suis désolé, terriblement désolé, mais je n’y arrive pas.”

Toto pose son sac à ses pieds, sans se soucier de l’eau qui ruisselle sur le trottoir, et pose sa main contre la joue mouillée de Ron. 

“Comment as-tu pu croire un seul instant que ma vie serait meilleure sans toi?” 

Ron écarquille les yeux. Toto caresse sa joue de son pouce, ses yeux sombres tellement doux. 

“Comment es-tu parvenu à cette conclusion débile, toi qui est si bon détective? Danger ou pas, je ne peux plus vivre sans toi. Tu rythmes toute ma vie, tu fais battre mon cœur, tu me donnes envie de continuer. Je ne vis que parce que tu es là.” 

Ron prend la main de Toto qui est posée sur sa joue et la serre, la presse contre son visage, sanglotant de plus belle. 

“J’ai cru mourir quand je t’ai vu partir hier,” continue Ron. “C’était la chose la plus douloureuse qui me soit jamais arrivée, j’ai vécu l’enfer. Je suis désolé de t’avoir fait autant de peine, je suis désolé de ne pas être suffisamment fort pour te protéger et te promettre qu’il ne t’arrivera rien.” 

“Si tu veux te faire pardonner, alors ne me refais plus jamais ça. Ne me laisse plus jamais, ne m’abandonne plus jamais comme ça. J’ai cru que j’étais devenu inutile, que j’étais un fardeau pour to-”

“Quoi? Mais non! Absolument pas, jamais de la vie! Oh, Toto, je suis désolé, tellement désolé.”

Ron le serre dans ses bras, fort. Niché au creux de son cou, Toto se dit que, malgré la pluie battante, il n’a jamais eu aussi chaud. Les bras solides de Ron autour de lui, Toto se sent enfin en sécurité. 

“Tu n’as jamais été un fardeau, tu as été une bouée de sauvetage. C’est grâce à toi, et seulement à toi si je suis encore là aujourd’hui,” lui chuchote-t-il au creux de l’oreille.

Ils se regardent dans les yeux pendant un moment. Ron essuie une gouttelette de pluie qui glisse sur la joue de Toto d’un geste affectueux.

“Rentrons, tu vas attraper froid,” chuchote-t-il, et Toto se souvient d’un seul coup de la pluie et du froid qui lui transperce les os. Il ramasse son sac et suit Ron jusqu’à son appartement. Il entre en premier, retirant sa veste, glissant la main à travers ses cheveux humides pour en retirer l’eau. La pièce est sombre, les volets à demi baissés, et le peu de lumière qui entre à travers les fenêtres est terne et grise. Toto retire ses chaussures alors que Ron entre et ferme la porte derrière lui, étrangement silencieux. 

Toto se retourne vers lui et son cœur saute un battement. Oh, il connaît ce regard. Il le connaît très, très bien. C’est le regard de Ron lorsqu’il sait qu’il a coincé le coupable, lorsqu’il sait qu’il a coincé sa proie. C’est le regard qu’il fait à Toto dès qu’il le veut… charnellement. Ses yeux bleu intense sont si clairs qu’ils sont quand même visibles malgré le peu de lumière. Son t-shirt blanc est humide, plaqué contre son torse, révélant une musculature inconnue de la plupart des gens, mais pas de Toto. Son regard lourd glisse dessus, et Ron souffle un rire, faisant un pas en avant. Toto sait pertinemment ce qui l’attend, il le voit dans ces yeux, il le voit dans cet air prédateur que Ron n’a que rarement. 

Et oh bon dieu qu’il le veut. 

Il jette son sac dans un coin et Ron lui saute dessus, les faisant tomber tous les deux. Il ne perd pas un instant et l’embrasse comme un noyé qui prendrait sa première bouffée d’air frais, léchant chaque recoin de sa bouche, faisant gémir Toto malgré lui. Toto entoure immédiatement le cou de Ron de ses bras et le presse plus fort contre lui, répondant férocement à son baiser. Leurs corps ondulent l’un contre l’autre, comme s’ils voulaient fusionner. Ron gémit doucement et l’embrasse plus fort encore. Ses mèches humides chatouillent le nez et les joues de Toto, mais par rapport au feu ardent qui naît dans sa poitrine à chacun des coups de langues de Ron dans sa bouche, ce n’est franchement rien. 

Puis, les lèvres douces de Ron quittent sa bouche et embrassent sa mâchoire, son oreille, son cou, et Toto frissonne de tout son corps. Ron lui jette un regard malicieux mais ne s’arrête pas, encouragé par la main de Toto dans ses cheveux qui maintient son visage dans le creux de son cou. Ron redresse Toto en le tirant par le col, les maintenant en position assise, et Toto sent soudain l’entrejambe de Ron contre la sienne. Ron fait un mouvement de bassin, de bas en haut, pressant contre Toto, qui hoquète. Le sourire carnassier de Ron le fait frissonner. Il se penche pour embrasser son cou, laissant une traînée de suçons autour de sa pomme d’Adam alors qu’il déboutonne fébrilement sa chemise. Toto ne sait pas quoi faire de ses mains, alors il les enfouit encore dans les cheveux de Ron, tirant sur les mèches, sentant les mains chaudes de Ron glisser sur son torse, ses tétons, son dos. Un peu trop violemment, Ron le repose sur les matelas avant d’écarter les jambes de Toto de force. Toto se sentirait presque en danger mais le feu qui danse dans ses veines dit tout le contraire. Il sent tout son corps pulser à chacun des gestes de Ron, sa peau s’enflammer là où il la touche. 

Mon corps a-t-il toujours été comme ça?

Haletant, Ron se redresse à son tour, retire son t-shirt et le jette dans un coin de la pièce. Toto gémit en revoyant ses pectoraux bien dessinés se soulever rapidement. Il lève la main pour les toucher, les caresser, glisser ses deux mains sur ses côtes, le faisant frissonner, lui aussi. Ron ne dit rien mais son regard se fait encore plus intense, encore plus brûlant. Il n’a pas besoin de parler pour que Toto comprenne. 

D’un geste brusque, Ron tire sur le pantalon de Toto, le faisant glapir de surprise. 

“Ne le déchire pas, j’ai rien à me mettre sinon,” lui reproche-t-il.

“Ne mets rien, alors,” répond Ron d’une voix rauque, et Toto frissonne, parce qu’il sait très bien qu’il le pense vraiment. Comment Ron a-t-il pu penser un seul instant que Toto pouvait se passer de lui? 

Malgré tout, Ron déboutonne le pantalon de Toto avant de tirer dessus de nouveau, découvrant les longues jambes laiteuses cachées en dessous. Ses grandes mains aux longs doigts glissent dessus, des mollets aux cuisses, puis en sens inverse, chatouillant le creux de ses genoux, le bord de son caleçon. 

Ses mains ont-elles toujours été aussi rugueuses?

Les doigts de Ron glissent sous sa chaussette, la retirant prestement, et il embrasse doucement sa cheville, un petit baiser comme des ailes de papillon. Toto inspire sèchement en croisant son regard: la vue de Ron entre ses jambes, l’une d’entre elles sur son épaule, torse nu et avec une bosse non négligeable déformant son jean fait brûler son ventre. 

Il enlève sa deuxième chaussette, embrassant son autre cheville, puis le creux de son genou, puis l’intérieur de sa cuisse, l’os de sa hanche, et l’endroit juste en-dessous de son nombril. Ses mains glissent sous son caleçon, sur ses fesses, et Toto crie. Les doigts de Ron ne s’arrêtent pas et pressent plus fort alors que sa langue chaude et moite malmène son téton gauche. Toto n’essaye même plus de contenir ses gémissements, ses cris, pas quand c’est si bon de sentir son corps chaud et avide près de lui comme ça. Quand Ron a envie de faire l’amour, il est toujours comme ça, un peu agressif, possessif pour un rien, comme un enfant capricieux, mais aujourd’hui c’est différent. Il a l’air presque désespéré, comme si Toto allait disparaître d’un instant à l’autre et qu’il devait en profiter le plus possible.
Enfin, c’est la déduction à laquelle Toto serait arrivé s’il pouvait connecter au moins deux neurones, mais maintenant que les doigts de Ron ont glissé entre ses fesses, il n’arrive plus à formuler de pensée cohérente. Plus rien n’a d’importance que les grandes mains chaudes de Ron, sa bouche ardente sur son torse qui envoie des chocs électriques à travers tout le corps de Toto à chaque fois qu’elle mordille ses pectoraux. 

Ron quant à lui, a totalement arrêté de penser. Plus rien ne compte plus que Toto. Son odeur, son corps, sa peau si douce, rien d’autre n’a d’importance. Il se redresse un peu pour plonger sa langue dans la bouche de Toto et tire d’un coup sec sur son caleçon pour l’envoyer valser derrière lui. Il glisse ensuite ses mains le long des hanches de Toto et empoigne fermement son sexe dur et chaud, se délectant du cri de pur plaisir qui s’échappe de la bouche de Toto. 

C’est exactement ça qu’il veut. Il veut l’entendre chanter, crier, il veut que tout le bâtiment - bon sang, tout le quartier doit savoir à qui il appartient. 

Il serre son poing et fait des mouvements vifs, rapides. Il veut le stimuler au maximum, lui donner le plus de plaisir possible. Toto doit se sentir aimé, Ron doit lui faire parvenir l’adoration quasi religieuse qu’il a pour lui. 

Plus il va vite, plus il voit Toto s’effilocher sous lui. Ses bras glissent sur son visage, il essaye d'agripper les matelas, en vain. Mais ce n’est toujours pas assez. Ron se sent devenir impossiblement dur dans son jean mais il n’en a rien à faire; en tous cas, pour l’instant. 

Il tire sur les jambes de Toto, les posant sur ses propres épaules. Une de ses mains s’enroule autour d’une des cuisses de Toto, qui cligne des yeux, un peu hébété, alors que la deuxième glisse de nouveau entre ses fesses. Ron sourit et enfonce le bout de son index dans le trou de Toto, qui gémit profondément. Souriant de plus belle, Ron lèche le bout du gland de Toto, qui crie cette fois. Enfin, dans le même mouvement, il enfonce complètement son doigt en même temps qu’il referme la bouche autour du bout du sexe de Toto. Ron le sent trembler autour de lui, il l’entend gémir la bouche ouverte, criant à qui veut l’entendre qu’il est au septième ciel. A chaque fois que Toto crie son prénom, Ron sent une vague de chaleur le parcourir. Il veut l’entendre crier encore plus, encore plus fort. 

Alors, Ron se met à bouger. Il fait de petits mouvements peu profonds avec son doigt, pour commencer, et il suce sans trop forcer le gland de Toto. A travers ses mèches humides, il voit Toto étalé sur le sol, la tête renversée, la bouche ouverte. Il voit son torse se soulever rapidement, peut-être trop rapidement, ce qui lui donne envie de continuer. 

Il glisse un deuxième doigt avec le premier et les plie, appuyant contre Toto, cherchant un endroit bien précis. Il laisse sa langue glisser autour de Toto, bougeant doucement, faisant exprès de ne pas aller ni vite, ni profond, juste assez pour le rendre fou de désir. Les bruits de Toto sont comme de la musique à ses oreilles, il ne peut pas s’en passer. 

Alors, il glisse un troisième doigt en Toto, et le cri haut perché de Toto le fait presque, presque venir dans son pantalon. Presque. 

Il enlève sa bouche de Toto et mord l’intérieur de ses cuisses, juste à la jointure de sa jambe et de son bassin, laissant encore un chapelet de suçons. Il laisse sa langue errer, tantôt sur sa ceinture d’Adonis, tantôt sur son abdomen, tantôt près de là où s’enfoncent ses doigts. Les jambes de Toto se referment sur son cou, ses mains s’enfoncent dans ses cheveux et il presse la tête de Ron contre lui, entre ses jambes. Alors, Ron retire ses trois doigts et fait glisser sa langue sur l’entrée de Toto. Le gémissement qui s’ensuit est accompagné de spasmes qui parcourent tout le corps de Toto, encourageant Ron à continuer. 

“Ron, je vais- bientôt, je… Ron, Ron, Ron-!”

Mais Ron s’interrompt d’un seul coup, et Toto laisse échapper un sanglot. 

“Ron, s’il te plaît, encore un peu, je suis juste au bord…” 

Ron glousse silencieusement, se redressant. “Pas encore mon ange. J’en ai pas fini avec toi.” 

Toto gémit, les larmes aux yeux. Il sent son corps entier être parcouru de soubresauts incontrôlables. 

“S’il te plaît, je t’en supplie, j’en peux plus, entre en moi, s’il te plaît…”

Ron se penche vers lui pour l’embrasser encore, et Toto lui répond fiévreusement. 

“Je t’en prie, Ron, je t’en prie,” halète-t-il contre sa bouche. “J’ai besoin de toi, vite.” 

Toto l’embrasse, sa langue glissant contre les lèvres de Ron, essayant de briser ce qui lui reste de self-control. Il se frotte contre lui, et la friction qu’il obtient contre son jean lui fait tourner la tête. 

Quand Ron le lâche pour déboutonner son jean et le baisse en même temps que son caleçon, d’un même mouvement, Toto sait qu’il a gagné. 

La musculature cachée de Ron est certes impressionnante, mais ce qui a le plus surpris Toto la première fois, c’est à quel point son sexe est gros. Long, large, épais, et encore plus imposant quand il est excité. Au début, ça lui faisait un peu peur, oui, mais à présent Toto se lèche les lèvres en le voyant. Il le veut, maintenant, tout de suite. Et vite. 

Sa main glisse jusqu’à son propre téton, tirant un peu dessus, alors que l’autre glisse entre ses jambes. Comme hypnotisé, Ron le regarde faire, empoignant son sexe jusqu’à faire blanchir ses articulations. Toto enfonce deux de ses doigts en lui, faisant quelques allers-retours avant de les écarter un peu, laissant entrevoir son trou. 

“Ron, s’il te plaît…”

Quelque chose se brise en Ron. Son self-control, sa maîtrise de soi, sa raison; il ne sait pas vraiment. Tout ce qu’il sait, c’est que l’instant d’avant il se retenait de toutes ses forces de ne pas être trop brusque avec Toto, et que celui d’après il est enfoncé jusqu’à la garde dans son cul, ses genoux accrochés sur ses propres épaules alors qu’il le pistonne de toutes ses forces. Il est tellement brutal que Toto glisse de haut en bas à chacun de ses coups de reins, mais Ron n’en a rien à cirer. Les cris de Toto sont extatiques, ses lèvres luisent de salive, ses yeux mi-clos louchent de plaisir. Les mouvements de Ron sont rythmés, puissants, il enfonce Toto dans les matelas à chaque fois. 

Je veux le ruiner , pense-t-il, un peu malgré lui. Il perd le contrôle, il le sait, il le sent. Toto lui fait perdre la tête, il le rend fou à lier, il ne peut pas se passer de lui. La chaleur humide et brûlante de ses entrailles est divine, ses jambes qui le serrent contre lui comme un étau l’empêchent d’aller trop loin, le maintiennent à l’intérieur de Toto, torse contre torse. La tête de Ron tombe au creux du cou de Toto, son front contre sa clavicule, alors que les bras de Toto s’enroulent autour de sa nuque. Toto est quasiment plié en deux mais il n’a pas l’air de s’en rendre compte, tant il agrippe Ron de toutes ses forces.

Le nom de Toto devient une litanie qu’il ne peut s’empêcher de répéter, de gémir, de crier alors qu’il se contracte autour de lui. Mais Ron ne veut pas que ça se finisse aussi vite. Il se retient de venir et se redresse d’un coup. Les jambes de Toto glissent de ses épaules mais il en remonte une près de lui, changeant d’angle. Il donne un coup, profond, puis un autre, et un autre, et les cris de Toto reprennent de plus belle. Ron serre la jambe de Toto contre lui, s’enfonçant le plus possible en Toto, cherchant le plus de friction possible. 

Toto a l’impression de devenir débile. Il ne réfléchit plus, ne pense plus, rien d’autre ne compte à part la chaleur pesante de Ron en lui. Il le sent cogner dans son ventre à chacun de ses mouvements et ça le rend dingue. Il a l’impression de voir des étoiles à chaque impact, il tremble de tout son corps à chaque fois que Ron glisse en lui. Sa gorge est douloureuse d’avoir tant crié, pourtant il ne peut pas s’en empêcher, c’est plus fort que lui. 

Soudain, Ron se retire de lui, et Toto laisse échapper un cri d’incompréhension.

“Pourquoi tu t’arrêtes?” veut-il demander, mais avant même qu’il ait pu finir sa phrase, Ron le retourne comme un sac de patates avant de s’enfoncer à nouveau en lui. Sa voix se brise en un long gémissement guttural. La sensation du corps de Ron complètement étalé sur lui, sa peau chaude et moite contre la sienne, et surtout son énorme sexe dans son ventre, le rendent complètement fou. Les coups de bassin de Ron le clouent au sol alors qu’il heurte tous les endroits les plus sensibles de son ventre, le faisant véritablement hurler de plaisir. Il ne s’est même pas rendu compte qu’il a éjaculé, tant il est étourdi par le plaisir constant. 

Dans son oreille, Ron lui chuchote un flot ininterrompu de mots doux. Des “je t’aime”, des “c’est si bon d’être en toi”, des “je t’adore”, autant de sentiments auxquels Toto voudrait répondre mais en est physiquement incapable. 

Enfin, Ron ne tient plus. Il fait encore deux, trois mouvements bien profonds avant de se laisser aller, embrassant tendrement la nuque de Toto tout au long de son climax. A bout de forces, il se laisse tomber par-dessus lui, haletant misérablement. Puis, il se rend compte qu’il doit être en train de l’écraser et se retire précipitamment de Toto avec un bruit humide de succion, le faisant gémir à nouveau, faiblement, cette fois-ci. 

S’asseyant à côté de lui, il écarte des mèches humides du front de Toto. Sa main caresse sa pommette et glisse sur sa joue, la frottant de son pouce. 

“Ça va?” demande-t-il à demi-voix. 

Toto lui sourit d’un air bienheureux et lui répond “Oh que oui ça va.”

Ron rit doucement et s’allonge près de lui. Il n’ose rien dire, il ne veut pas briser le charme. 

“Ta bite m’avait manqué.” 

Ron manque de s'étouffer sur sa propre salive, puis éclate de rire. 

“C’était si bon que ça?” demande-t-il, riant toujours. Toto lève les yeux vers lui et se traîne sur les matelas pour se blottir dans ses bras. 

“Ouais. C’était merveilleux.”

Ron glisse un doigt sous le menton de Toto et l’embrasse chastement. Il voudrait faire une blague salace mais il ne trouve rien de bien, et le regard si tendre de Toto l’empêche de former une quelconque pensée cohérente. 

“Ne me laisse plus jamais seul comme ça,” chuchote Toto. Ses yeux trahissent la plaie qu’a laissée Ron dans son cœur, et Ron se demande s’il se pardonnera un jour de l’avoir fait tant souffrir. 

Alors il serre Toto contre lui, glissant sa main dans le creux de ses reins, et murmure, “Je te promets que je ne te laisserais plus. Quoi qu’il arrive, quoi qu’il m’en coûte, je resterai toujours avec toi.” 

Toto soupire contre sa peau, d’un soupir content, et embrasse son cou, là où se trouve sa cicatrice. “Je veux me battre à tes côtés, Ron. Je ne veux pas que tu te battes tout seul. Ta vie n’est plus seulement la tienne, maintenant que je suis là.”

Ron ferme les yeux. Il se retient de pleurer. Quel idiot il a été. 

“Ouais,” chuchote-t-il. “Je te veux avec moi aussi.” 

Toto ne dit rien pendant un moment, traçant des arabesques sur le torse de Ron. Le trouvant trop silencieux, Ron s’écarte un peu de lui pour croiser son regard. 

“Qu’est-ce qu’il y a?” demande-t-il alors que Toto lui fait ses yeux de chiot.

“Moi je te veux tout court… encore…” 

Ron sourit. “Tes désirs sont des ordres.” 

 

***

 

Toto retourne à son bureau après avoir pris son café quotidien, le nez dans un dossier particulièrement tordu. Il n’arrive pas à comprendre comment quelqu’un peut faire ça à son propre enfant, vraiment c’est sordide. Debout près de son bureau, il pose son gobelet tout en épluchant les pages, tombant ainsi sur les photos. Il ferme tout de suite le dossier dans un claquement. Peut-être qu’il le reprendra plus tard. 

“Livraison de bonbons pour monsieur Isshiki!”

Une voix qu’il lui tardait d’entendre annonce sa présence depuis l’autre bout de l’étage. Là-bas, près du couloir, il voit Ron agiter la main, avec son tablier de confiseur et un sac en papier brun dans les mains. 

“Oui, je suis ici, venez!” s’écrie-t-il, le sourire aux lèvres. Ron trottine jusqu’à son bureau, esquivant les policiers affairés, répondant à leurs saluts. Ils ont tous l’habitude de voir Ron débouler de temps à autre. 

“Je t’ai manqué?” chuchote malicieusement Ron lorsqu’il arrive à sa hauteur. Toto lui sourit et lui prend le sachet des mains. 

“On s’est quittés il y a à peine deux heures,” lui répond-il. 

“Peut-être mais c’est long, deux heures sans toi.” 

Toto lui tend le dossier qu’il avait dans les mains. “Tiens, regarde. Ça ne doit pas être si compliqué que ça mais je trouve ça trop affreux à regarder,” explique-t-il en frissonnant. 

Ron ouvre le dossier, fronce les sourcils, regarde chacune des pages avec attention. Toto voit presque les engrenages turbiner dans sa tête, alors qu’il boit son café par petites gorgées. 

“Hm, effectivement, ce n’est pas compliqué. Je vais aller enquêter de mon côté, je te tiens au courant de ce que je trouve.” 

Toto a déjà repris un autre dossier, qu’il feuillette rapidement. “Oui, pas de soucis.” 

“Je te vois ce soir?” 

Toto lève brusquement les yeux vers Ron. Il a… ce regard. Toto déglutit. “D’accord, j’essaye de finir pas trop tard.” 

Ron lui sourit et l’embrasse sur la joue. “A ce soir, Toto.” 

“Ouais, à ce soir. Je t’aime!” lance-t-il distraitement, épluchant toujours son dossier. 

Il met quelques instants à se rendre compte qu’il n’y a plus aucun bruit dans tout l’étage. Toto lève le nez de son dossier, perplexe, et croise le regard incrédule mais extatique de Ron à travers la pièce, ainsi que les visages éberlués de ses collègues, dont Amamiya.

“Euh, je- je veux dire, euh, euh…” 

“Je t’aime aussi, officier Isshiki!” crie Ron juste avant de disparaître dans le couloir. 

Toto grimace. Il va avoir du mal à trouver une excuse pour ça. Le regard trahi de Amamiya le fait un peu culpabiliser, mais il sait qu’elle s’en remettra. Ses autres collègues sont déjà passés à autre chose. 

Toto se gratte la tête. Bah, il fallait bien que ça se sache un jour. En regardant par la fenêtre, il voit Ron rentrer chez lui en sautillant, et il sourit. Il n’a plus trop envie de cacher sa relation, à vrai dire. 

Il sort son téléphone et ouvre la conversation avec Grand-Mère. 

Tu es libre, ce soir? J’aimerais te présenter quelqu’un.