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Le vœu de Chayne

Summary:

Vous n’arrivez pas à comprendre comment quelqu’un pourrait choisir la Voie de Chayne. Vous êtes un trop grand flirt pour comprendre l’attrait d’un vœu de chasteté. Évidemment, vous fourrez votre nez dans ses affaires et finissez par découvrir ses secrets.

Une courte nouvelle sur le personnage de Chayne et sur l'attrait d'une vie comme la sienne.

Work Text:

Vous êtes d’une nature curieuse. Il est impossible de savoir si tous les humains sont comme vous, prompts à poser des questions gênantes à tout le monde et à pousser jusqu’à recevoir une réponse. Les habitants de Kilima sont partagés sur le sujet. Certains espèrent qu’ils sont tous aussi “fascinants” et “pleins d’énergie” que vous l’êtes (Jina, par exemple, ou Zeki, pour qui “fascinant” signifie sûrement “prêt à faire mon sale boulot”). D’autres préféreraient avoir la paix (Hassian, bien évidemment, Hassian et uniquement Hassian, sauf si nous voulons compter Caléri, qui planifie probablement votre meurtre depuis le jour où vous avez débarqué dans sa somptueuse bibliothèque avec vos bottes pleines de boue et avez tripoté ses beaux livres de cuir relié de vos doigts graisseux…).

 

Aujourd’hui, votre capacité à vous foutre des conventions sociales a poussé à bout la sainte patience de Chayne, et vous avez droit à un miracle: il fronce les sourcils. Vous n’êtes pas du genre à penser beaucoup, mais pendant un instant, vous ressentez quelque chose que vos trois neurones défectueuses pourraient presque appeler du regret.

 

Vous vous demandez probablement comment vous vous êtes planté dans ce bourbier, à réaliser l’impossible, à arracher une expression faciale interdite au saint homme de Kilima, à commettre un blasphème qui va probablement convaincre Caléri d’enfin vous assassiner. Laissez-moi époussetter votre matière grise et vous rafraichir la mémoire: vous avez passé votre journée à courir à travers le village à fouiner dans les secrets de Chayne. S’il y a bien une personne que vous ne voulez pas comme ennemi, c’est bien le prêtre adoré de tout le monde, le pilier de votre petite communauté qui, soit, ne lèverait jamais la main sur vous, mais serait sûrement vengé et revengé par tout le reste du monde. La courbe du sourcil de Chayne vous fait penser à la canne d’Eshe qui va sûrement finir entre vos deux yeux, et vous réprimez un frisson.

 

Vous vous dites un peu inutilement (et trop tard, beaucoup trop tard) que vous auriez dû dire autre chose. Mais les humains sont “fascinants” et “pleins d’énergie”, et vous n’avez jamais arrêté de chercher les secrets du monde, qu’ils soient des balles rouges dégoûtantes ou la raison pour laquelle Chayne ne veut pas se trouver une jolie personne à marier.

 

Mais heureusement pour vous, l’assassinat que Caléri espère n’arrivera pas aujourd’hui, parce que Chayne est patient, et que la colère chez lui est plus subtile que Hassian dans une bonne journée. Ça ne veut pas dire grand-chose, puisque Hassian est toujours en train de se plaindre ou d’insulter quelque chose, mais en bref, Chayne est un homme calme, et vos conneries ne l’affectent pas tant que ça.

 

C’est tout de même bizarre de le voir froncer les sourcils. Vous êtes mort quelques instants et avez vu le dieu des humains quelques secondes, et lui aussi, il fronçait les sourcils. Vous avez énervé Chayne et aussi votre dieu. Faut le faire. Faut vraiment le faire. Peut-être que les humains sont morts parce que tout le monde les trouvait énervants? Vous imaginez une Caléri ancestrale battre vos ancêtres à coup de balais. Oui, c’est probable. Les humains sont agaçants, après tout.

 

Vous vous demandez comment vous avez réussi à énerver un prêtre lunais? C’est facile, vous avez débarqué dans sa maison à trois heures du matin à lui poser des questions comme “Pourquoi vous avez fait un vœu de célibat? Vous pouvez pas tomber amoureux?”

 

C’est drôle, quand même. Ici, les gens répondent à la porte à n’importe quelle heure. Vous l’avez certainement réveillé. Ça explique en partie son froncement de sourcils légendaire.

 

“Oui, je suis capable de tomber amoureux, cher enfant,” vous répond Chayne.

 

Les options qui s’offrent à vous sont les suivantes, et elles sont très provoquantes, comme vous les aimez.

 

“Donc si je vous demande de dîner avec moi…” vous minaudez.

 

Chayne rit de votre gueule. Ouille. Ça fait mal à votre petit cœur de charmeur invétéré. Vous préférez qu’il en reste à rire. C’est sûrement mieux comme ça. Vous pouvez vivre sans le rejet bienveillant d’un homme de foi. Au moins, cette ligne fonctionnerait sur Tamala, vous vous dites pour vous consoler. Ou sur Tish. Sur n’importe qui, probablement. Enfin, sauf Chayne. Qui se fout présentement de votre gueule.

 

“Non merci,” il vous répond.

 

Ouille. Votre pauvre petit cœur.

 

Bon. Vous avez un mystère à éclaircir. Il faut continuer à creuser.

 

“Vous êtes sûr? Je peux vous aider à trouver quelqu’un,” vous insistez.

 

“Non merci,” il répond gentiment.

 

Il fait son ennuyeux. Pas grave. Vous êtes très persistant.

 

“Ça doit être ennuyeux, comme vie,” vous lui lancez.

 

“Je vous assure que ma vie est bien remplie. Je ne manque de rien,” vous répond-il.

 

Vous en avez marre. Vous passez à la pire question.

 

“Est-ce que vous avez juste abandonné parce que vous n’aviez pas de chance en amour?” vous lui demandez.

 

Pauvre Chayne, quand même, à se faire tabasser verbalement par un humain sans cortex préfrontal.

 

Et voilà qu’il se tait.

 

Vous auriez dû apprendre une prière, elle vous serait utile.

 

“Si vous êtes curieux, mon enfant, revenez demain. Apportez du thé, et nous discuterons.”

 

Bon. Voilà. Vous êtes un parasite, mais un parasite efficace, quand même.

 

***

 

Sautons la partie ennuyeuse de votre aventure, qui est de chercher des feuilles de thé partout pendant quatre heures. Tout ce que vous devez savoir, c’est que vous avez fini par réussir, et vous vous êtes pointé chez Chayne tout sale avec quelques feuilles boueuses bien écrasées en une boule gluante au creux de votre poing. Cet homme mérite d’être canonisé pour sa patience: il ne vous dispute pas et vous remercie même pour votre trouvaille. 

 

Pendant qu’il nettoie les feuilles et prépare le thé, vous avez la présence d’esprit de vous laver, mais comme votre esprit n’est pas très présent en règle générale, vous décidez de vous laver en sautant dans la rivière tout habillé. Dans des moments comme ça, vous comprenez pourquoi Auni vous admire autant – Auni qui aime courir dans la boue et chasser les insectes, et vous qui aimez escalader les montagnes et vous planter les pieds dans la boue pour piocher une motte d’argile. Vous êtes un peu comme un animal sauvage, un caniplume qui aime les gens mais qui n’est pas tout à fait domestiqué. Ça explique aussi pourquoi Tau vous aime bien. Entre créatures sales, on se comprend.

 

Vous vous laissez sécher au soleil en vous étendant sur la douce herbe qui borde le ruisseau. C’est une magnifique journée: le ciel est bleu et sans nuages, la brise vous rafraîchit sans vous glacer, et, si vous vous concentrez, vous pouvez entendre le doux murmure des feuilles et les appels des insectes qui grouillent dans les collines. Le vent agite délicatement vos cheveux et vous amène des odeurs de perles-de-soleil et de bonne terre tendre qui rôtit sous la chaleur du soleil de midi. Votre coussin de verdure est si confortable que vous pourriez vous y endormir, avec les rayons chauds de l’astre du jour comme couverture et le chant de la brise comme berceuse. Vous laissez échapper un soupir de béatitude. Il fait bon vivre à Kilima.

 

Chayne vous rejoint avec un plateau et vous tend une petite tasse. C’est tout ce qu’il manquait à votre plénitude: une bonne tasse de thé chaud, juste assez sucré, juste assez amer, avec une jolie vapeur blanche qui sent bon les fleurs. Vous le remerciez. Il se lance enfin dans son histoire…

 

***

 

Chayne a toujours été quelqu’un qui aime très fort. Il aimait tout: l’herbe, la mousse, le ciel, les insectes, les ruines humaines, la mer… Il se passionnait de tout et de rien, parce que tout l’intéressait. Il se souvenait des modes d’architecture palienne à travers l’histoire, et il passait des heures à admirer les maisons, à essayer d’imaginer de lointains ancêtres utiliser la même cheminée de pierre pour cuisiner les mêmes recettes qu’il commande encore à l’auberge, ouvrir les mêmes fenêtres de bois pâle pour parler à leurs voisins, taper les mêmes tapis de corde rêche et tousser à cause de la poussière que les enfants ont mis dedans. Il pouvait se perdre en forêt pendant des journées entières pour admirer la tendre couleur verte des feuilles, suivre du regard des insectes ramenant de la nourriture chez eux, respirer l’odeur de la mousse humide et écouter le grondement de la pluie sur le couvert des arbres. Il aimait autant les gens. Enfant, il considérait les étrangers comme ses amis, s’entichait des bébés des voisins, était le premier à courir pour aller caresser les ormuus quand on visitait une ferme. Chayne aimait, et il aimait profondément. Il voyait la beauté dans tout ce qu’il voyait.

 

Éventuellement, il vit la beauté dans le pire. Il réussit à voir le bon côté des pires personnes, et à ne voir que lui. Il se rapprocha de gens qui usaient de sa bonté, puis le laissaient quand il n’avait plus rien à leur donner. Il prêtait de l’argent, donnait de son temps, aidait les malades, essayait de comprendre ceux qui souffraient. Les bonnes gens l’aimaient, mais il était très facile de le berner et d’utiliser son bon cœur à mauvais escient. Il donnait trop – il donnait tout. Il donnait tout son être à des gens qui le voyaient comme un puits infini de ressources et pas comme un homme.

 

***

 

“Moi, quand Hassian m’envoie promener, je lui dis ça,” vous expliquez, et de faire un geste grossier de la main comme si Chayne ne savait pas comment dire à quelqu’un d’aller se faire foutre.

 

Il vous regarde avec amusement. Vous essayez d’imaginer ce que serait votre vie si le prêtre du village maudissait les gens dans leur face. Elle serait plus drôle, votre vie, c’est certain. Plus drôle que cette histoire qu’il vous raconte, en tout cas.

 

***

 

Il finit par se ruiner au nom de l’Amour. Lui qui aimait tellement, lui qui ne voyait que des qualités au monde, avec sa patience d’ange et son bon cœur, il se lia avec des criminels, des gens de violence et de mensonge qui le jetèrent comme un déchet après avoir pris son argent, sa maison, sa dignité et son cœur. Il croyait en la beauté du monde, en la bonté des gens, et se retrouva très souvent complètement démuni. Un jour même, on lui prit ses chaussures. Encore une fois, il revint sans le sou et sans une poussière à son nom dans la maison de ses parents, honteux et frigorifié mais convaincu d’avoir fait la bonne chose malgré tout, à défendre à son père les intentions de celui qui l’avait fait marcher sur un chemin de terre pieds nus à cette heure où le soleil se couchait et où la route devenait invisible.

 

Mais Chayne aimait toujours. Il donnait le bénéfice du doute avec rigueur. Il donna le bénéfice du doute à des amants infidèles, violents, colériques et menteurs. Il passa des nuits à prier pour être patient envers quelqu’un qui l’embrassait le jour et menaçait sa vie la nuit. Il aima tant qu’il mentit à ses parents, mentit aux hôpitaux et aux collègues, qu’il excusa les pires méfaits et enlaça, cajola, rassura des gens qui vivaient pour faire souffrir.

 

Et il aima tant qu’il fut complètement brisé quand, malgré sa douceur, malgré sa patience et malgré tout ce qu’il faisait pour aider son partenaire, il fut encore laissé sur le bord de la route sans le sou, sans rien à son nom, avec à peine une valise. Il aimait si fort que son cœur fut brisé comme un vase de verre, explosa en des milliers de morceaux tranchants sur lesquels il se déchira la chair. Comment quelqu’un qui ne vit que pour aimer peut-il espérer comprendre l’indifférence et la haine?

 

Ce soir-là, au bord de la grand-route, tapi dans l’ombre pour éviter les conducteurs de boguey qui le reconnaîtraient à sa carrure unique, il admit enfin, dans le secret de la noirceur, qu’il avait atteint le fond d’un trou qu’il s’était creusé au fil des années. Il avait les pieds à vif d’avoir trop longtemps marché, les épaules en feu sous le poids de sa valise, le ventre vide et les yeux creusés par la fatigue. Le cœur et le corps en sang, il tituba vers le seul refuge qu’il connaissait: le temple de Maji de son village. Il alla s’écraser sur les dalles de pierre pâle, les tacha de sang rouge et de sueur poisseuse, les désécra de sa présence, de ses larmes, de sa saleté.

 

Il se souviendrait toujours de la couleur du ciel de cette nuit-là: bleu marine, presque du noir, la couleur d’un œil bienveillant. La lune brillait à s’en aveugler au-dessus des arbres, accrochée bien haut par-delà les piliers de marbre blanc du sanctuaire, dont le toit luisait d’un éclat complice, malicieux. Chayne s’endormit à même le sol, sans une couverture, sans un matelas, sans même prendre la peine de bien tenir sa valise contre lui pour arrêter les voleurs. Comme un pantin de bois jeté par terre, il gît sur le plancher froid et lisse, les bras en croix, le visage trempé, sale et misérable et complètement seul. Sa dernière pensée avant de s’endormir (ou s’était-il évanoui?) fut celle-ci: “Plus jamais”. Plus jamais il ne se retrouverait dans cette situation, à pleurer des gens qui se servaient de lui, l’humiliaient, le battaient même, et l’abandonnaient en prenant avec eux sa dignité, son argent et son cœur.

 

Au milieu de la nuit, la prêtresse se réveilla pour prier et trouva dans sa cour un jeune garçon maigre comme tout, couvert de blessures, au visage creusé par les larmes. Elle s’agenouilla et reconnut à la lumière de la lune ce bénévole aux manières aimables qui passait des jours et des nuits à l’hôpital du quartier; au-delà de la tristesse, son visage s’éclaira d’un sourire. Elle remercia le Dragon de l’avoir mené à sa porte et le guida à l’intérieur, où une petite chambre l’attendait, comme elle avait servi à bien d’autres malheureux avant lui. De jeunes apprentis défirent ses valises et enlevèrent ses souliers pour les laver; d’autres partirent laver les dalles de la cour.

 

***

 

Il n’y a rien de drôle à dire là-dessus. Vous voudriez bien, mais… vous avez trop envie de pleurer.

 

***

 

Après un mois passé à aider les dévots lunais à faire la cuisine, la vaisselle et le ménage, Chayne fut surpris par la prêtresse en train d’essayer l’un de leurs uniformes. Les apprentis qui l’encourageaient s’enfuirent comme des mouches, les laissant seuls; et la prêtresse entama une conversation qui dicterait toute la vie de Chayne d’ici lors.

 

“Je ne veux plus jamais aimer quelqu’un qui me fera du mal,” admit le garçon en serrant les poings. “Quand j’aime quelqu’un, je l’aime tellement fort que je me mets en danger. Je ne veux plus jamais le faire. Je vais finir par me tuer si je continue dans cette voie… ou par me faire tuer. Je ne peux plus aimer. C’est trop dangereux. Pour l’instant, en tout cas.”

 

***

 

Ah, mais c’est personnel de chez personnel, cette histoire… Ah, non… Dans quoi vous vous êtes fourré?

 

***

 

“Une vie comme la mienne est bien remplie. Bien des gens sont heureux dans cette Voie. Tu pourrais l’être, toi aussi, mais je crois que le vœu de chasteté serait difficile à suivre pour toi. Si c’est ce que tu souhaites vraiment, nous t’accueillerons à bras ouverts, mais tu as encore le temps de choisir ta Voie. Prends ce temps. Réfléchis bien.”

 

Chayne avait donc pris son temps. Il avait mangé avec les dévots, prié avec eux, ri avec eux, et porté leurs robes. Ensemble, ils avaient distribué de la nourriture, peint des écoles, guéri des animaux sauvages et prié pour les malades de l’hôpital le plus proche. La prêtresse avait raison, sa vie était bien remplie. La romance ne lui manquait pas. Il retrouvait une facette du bonheur qu’il avait oubliée.

 

Ses parents pleurèrent en le voyant pour la première fois dans ses habits de prêtre. Il pleura, lui aussi. Sa formation était terminée, et il partait pour un petit village proche de la mer qui avait besoin d’un nouveau prêtre. Ses pères lui dirent qu’il avait l’air heureux. Il l’était. La prière le connectait au monde comme jamais auparavant; l’amitié était plus facile, plus légère sans le poids constant d’une romance potentielle; et sa vocation lui garantissait d’être accueilli partout où il irait.

 

Il avait enfin une place. Il était libre d’aimer. Un prêtre lunais qui admire les feuilles n’est pas bizarre, il est dévoué; s’il vous rend visite, il n’est pas un inconnu, il est le prêtre du village; s’il prend un bébé dans ses bras, il n’est pas effrayant, il est paternel. Enfin, tout l’amour que Chayne avait toujours souhaité exprimer envers le monde pouvait sortir sans que les gens le regardent de travers pour sa maladresse ou son intensité. Il pouvait offrir de nettoyer pour elle la maison d’une jeune mère débordée et serait remercié, puis invité à partager leur repas; s’il offrait une cruche de limonade à son mari qui s’épuisait aux champs, il recevait une claque dans le dos et une blague incompréhensible sur les légumes. Tout à coup, les gens lui demandaient conseil, s’aventuraient dans les broussailles jusqu’à sa hutte juste pour lui parler, écoutaient ce qu’il avait à dire et le remerciaient même de son écoute.

 

On l’avait averti qu’une vie de prêtre lunais serait solitaire; mais Chayne, bien au contraire, ne s’était jamais senti aussi bien entouré de toute sa vie. Tout ce qu’il avait toujours fait était soudain source d’admiration: il pouvait refuser de manger de la viande, s’opposer à la coupe d’arbres, parler de la beauté de la mer, et personne ne s’en étonnait. S’il larmoyait en trouvant un insecte mort, même l’aigrie et brusque mairesse réussissait à compatir. Il pouvait complimenter les gens et les faire sourire sans qu’il ait la peur au ventre de passer pour un charmeur; il voyait les gens se détendre autour de lui, et lui se détendait aussi. S’il admettait qu’il avait parfois des cauchemars dans lesquels les carottes essayaient de se venger de lui (l’une de ses peurs était que les légumes soient vivants et souffrent de se faire manger), on ne riait pas – enfin, on essayait de ne pas rire, ce qui était déjà bien.

 

***

 

Vous aussi, vous essayez de ne pas rire.

 

“Je, heu, je pense pas que les carottes ressentent la douleur,” vous couinez en faisant une grimace pour étouffer votre hilarité. “Désolé, je – continuez, désolé.”

 

***

 

Il finit aussi par réaliser que la structure de sa vie de prêtre posait des limites dont il avait toujours rêvé mais jamais su poser. Il ne pouvait pas donner ses vêtements, ils étaient sacrés; ne pouvait pas démantibuler le sanctuaire pour donner ses meubles à un mendiant, car les meubles appartenaient à l’ordre des dévots lunais et pas à lui; personne ne pouvait lui ordonner de raser les fleurs, les arbres, et les buissons, ou lui prendre ses chaussures, ou lui voler ses affaires, ou lui demander tout l’argent du monde avec rien en retour. Quand on volait, parce que tout le monde savait que Chayne ne ferait rien contre vous si vous lui preniez la chemise sur le dos et le lit sur lequel il dormait, alors pourquoi pas? la jeune mère débordée vous ramenait le sacripant par l’oreille et lui ordonnait de s’excuser, ou bien c’était la mairesse qui vous le paradait à coups de canne à travers le village pour l’humilier d’avoir volé la maison d’un prêtre. Parfois, un Galdur à chapeau vous rapportait vos affaires trempées mais intactes; parfois, un duo de mercenaires amicales partait à l’aventure pour vous ramener des joyaux qui paieraient largement le vase volé du sanctuaire.

 

Chayne s’aperçut enfin que quand il donnait, les gens redonnaient. S’il passait des heures à méditer sur le bord du lac, le pêcheur de pierre venait le rejoindre et lui parlait d’Unicité. S’il se noyait dans le soin des malades, le gros maire lui apportait de quoi manger et de quoi rire. Quand il arrivait au village, les gens le saluaient; quand venait l’heure du repas, on l’invitait, et on l’invitait tellement qu’il finissait par avoir un horaire chargé de visites à l’un et à l’autre; mais s’il préférait être seul, sa profession lui donnait le droit de dire non. Il ne le disait pas souvent, il détestait le faire; mais il se trouvait que les règles de la vie d’un dévot étaient bien accordées à celles que Chayne rêvait secrètement d’établir. Il ne préférait pas manger végétalien, il avait l’obligation de le faire; il ne préférait pas prendre du temps pour lui plusieurs fois par jour pour prier, c’était une partie intégrale de son travail; s’il caressait les caniplumes et jouait avec les enfants, ce n’était pas par tendresse, c’était son devoir de pilier de la communauté. Tout à coup, il avait le droit de dire non: il pouvait manger ce qu’il voulait, passer du temps seul, et refuser d’être insulté.

 

***

 

“Oui, oui, c’est joli, tout ça,” vous protestez en essayant de cacher votre émotion (pas question de pleurer, vous préférez dire une connerie à la place), “... mais je me demandais vraiment juste pourquoi – enfin, je veux dire, comment vous faites pour pas tomber en amour avec tout le monde?”

 

Chayne vous laisse vous enfoncer dans vos conneries et boit son thé en souriant.

 

“Enfin, vous avez vu les gens, ici? Tout le monde est beau, je veux dire, vous êtes c –”

 

Il y a une limite, et traiter le prêtre de con dépasserait largement cette limite.

 

“Vous êtes sûr?” vous parvenez à vous rattraper.

 

“Laissez-moi vous poser une question, cher enfant. Est-ce que vous seriez médecin?”

 

“Meh… je sais pas. C’est un peu intense.”

 

“Avez-vous déjà discuté avec un médecin pour comprendre ce qui l’a poussé à choisir cette Voie?”

 

“Heu… non?”

 

“Avez-vous besoin d’aimer ce métier et de le vouloir pour vous-même pour accepter que d’autres y voient un attrait, et y passent leur vie?”

 

“Hm. Je comprends. Désolé. J’imagine que je suis trop curieux,” vous admettez.

 

“Il n’y a aucune Voie qui conviendrait à chacun d’entre nous à la fois, mon enfant. Il est parfaitement normal de ne pas vouloir choisir celle d’un autre.”

 

“Désolé, je – désolé. Je voulais pas vous insulter.”

 

Vous êtes si jeune, et vous allez finir votre vie tabassé à mort par Eshe. C’est le cycle de la vie humaine, probablement: vous la commencez plein d’énergie pour construire des choses, et vous la finissez rasé de la surface de la planète après un cataclysme mystérieux. Au moins, celui-ci ne sera pas mystérieux. On écrira sur votre tombe “Ci-gît l’humain le plus con de toute l’Histoire qui n’a pas su fermer sa gueule pour sauver sa peau”.

 

“Ou peut-être que je suis simplement con,” vous lance Chayne.

 

Vous vous regardez sans rien dire quelques secondes. Ses vieux yeux pétillent d’humour.

 

Ah, le bâtard, il vous fait une blague. Il devrait être moins beau, le foutu déchet, ça vous aiderait, aussi. Et il peut pas arrêter de sourire et de se trouver drôle? (Oh, non, vous êtes devenu Hassian. Noooon…)

 

Mais quand même, il y a des limites à ne pas ignorer. Si vous touchiez à un prêtre, vous seriez le premier à vous brûler dans les feux du Dragon, parce que là, quand même, c’est peut-être bizarre, les vœux de chasteté, mais c’est sérieux.

 

Vous soupesez soigneusement vos options. Option un: lui demander en battant des cils à quel point il est con. Non, vous allez vous faire assassiner, sauf si vous le faites vous-même, l’assassinat. Option deux: lui dire qu’il n’est pas con. Option trois: rire???

 

Vous choisissez l’option quatre, qui est de lui redonner la tasse de thé et de vous carapater hors de sa demeure pour aller piocher rageusement un rocher. Pourquoi il faut que tous ces gens soient aussi beaux? Vous êtes supposé faire quoi, mourir?

 

Tiens, ce n’est pas Hassian qui chasse un sernuk là-bas comme si le sernuk l’avait personnellement offensé? Vous reconnaissez l’éclat de folie dans ses yeux comme étant le vôtre. Pendant un bref instant (dégueulasse), vous vous sentez connecté à lui, à utiliser votre métier pour évacuer la frustration de passer du temps avec de belles personnes qui ne vous regardent même pas.

 

Dites donc, il a fait quelque chose de nouveau? Ses bras ne sont jamais aussi bien sculptés, d’habitude. Et il est toujours aussi beau? Pendant un instant, vous êtes hypnotisé par la précision de son tir, la façon dont il tire son arc en sautant par-dessus les rochers, son froncement de sourcils quand il se concentre, tellement habile qu’on croirait que c’est facile de tirer à l’arc…

 

Beurk. Non. Non, non, non, on efface tout. Vous n’allez pas tomber amoureux de Hassian, ce sac à poubelle de vos deux fesses. Pas question. Pas du tout.

 

Votre rocher se reprend des coups de pioche. Pourquoi il faut que tout le monde soit aussi magnifique? Foutu village de statues de marbre… Et puis, pourquoi Hassian, il vous regarde??? Vous vous tournez vers lui. Il vous adresse un mouvement méprisant du menton. Évidemment, vous vous dessinez un sourire moqueur sur le visage et lui envoyez la main avec un petit papillotement ridicule du bout des doigts. Hassian a un rictus de rage. Vous riez de sa gueule et retournez à votre rocher.

 

Votre regard se perd au-delà de la montagne, là où vous avez laissé Chayne faire la vaisselle tout seul. Par dépit, vous donnez un coup de pied dans une grenaille de pierre. Maussade, vous finissez de disséquer le monticule et en mettez les morceaux dans votre sac, pour enfin repartir vers le village.

 

Hassian vous regarde partir. Dans ses yeux, vous auriez pu voir la même mixture de frustration et de tristesse que dans les vôtres. Puis il donne un coup de pied dans un morceau de terre et rejoint Tau dans le soleil clair. C’est une belle journée. Vous n’allez pas la gâcher avec vos conneries.

 

Enfin… pas davantage.

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