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Toutes ces choses que tu fais

Summary:

« La couronne est là, réalise-t-il, non pas dans tout ce que Sanji peut faire, mais dans tout ce qu’il fait, parce que tout ce qu’il fait, c’est de dispenser son amour et depuis Luffy, c’est à cela que Zoro reconnaît les vrais rois. »

Zoro a toujours été fasciné par les capacités de Sanji. Un jour, au lieu de se contenter d’observer, il décide de s’impliquer. Sanji porte trop de choses et Zoro est déjà trop lourd, mais l’épéiste est prêt à apprendre du coq, alors il finit par oser demander :
« Tu m’apprendrais à voler ? »

ZoSan Club Secret Santa 2025, pour MindyRose

Notes:

Voici mon Secret Santa pour toi, j’ai adoré tes suggestions, elles m’ont fait fondre ♥! J’espère que ça te plaira !
(Liste des prompts à la fin pour ne pas spoiler.)

Playlist :
Coldplay – Yellow, Viva La Vida, A Sky Full of Stars, Something Just Like This

(See the end of the work for more notes.)

Work Text:

Sanji a toujours envié Zoro, admiré, même, depuis l’instant où il a prouvé qu’il n’avait qu’une parole, qu’il tenait à ses rêves plus qu’à sa vie, et que cette vie n’avait pas de sens dépourvue d’ambition.

Il ne l’a jamais dit à personne, mais quelque part, Zoro l’a senti, et c’est une des raisons pour lesquelles il lui est si facile de provoquer le coq. Sanji semble courir après lui comme un homme qui sait être incapable de le rattraper, et Zoro s’en moque parce que rien n’est plus faux.

Zoro, pour sa part, n’a pas adopté le coq immédiatement. Il a respecté son point de vue, bien qu’il l’ait trouvé navrant. Puis Sanji a rejoint l’équipage, et Zoro s’est très vite demandé comment cette force de la nature, ce talent insensé, avait pu croire un seul instant que réaliser ses rêves était impossible.

Sanji sait tellement tout faire que Zoro est persuadé d’une chose : si le All Blue n’existe pas, il pourra toujours le créer.

Mais la plus belle force de Sanji est sans doute d’avoir réussi à conquérir tant de cœurs que chacun d’entre eux serait prêt à lui creuser cet océan s’il s’avérait fictif. Sanji n’aurait pas besoin de lever le petit doigt. Tous les hommes, femmes, enfants à qui il a dispensé sa gentillesse se pencheraient sur il ne sait quelle terre abandonnée, y enfonceraient leurs ongles, y écorcheraient leurs mains pour que le coq n’ait pas à blesser les siennes, et le All Blue serait là, miroir aqueux à ce cœur flamboyant. Sanji en deviendrait le maître, le roi, comme Luffy celui des pirates et Zoro celui des enfers, pas même parce qu’il l’a souhaité, mais parce que ses actes l’auront élevé à ce rang improbable sans qu’il ait rien eu à demander.

Cependant, la première fois que Zoro admire Sanji et tombe un peu amoureux de lui, c’est lorsqu’il le découvre, furieux, avec le crâne de ce stupide lieutenant dans la main. Une expression sauvage orne ses traits princiers, son regard perçant arrache des frissons aux cœurs les plus fragiles, et pourtant, Zoro sait déjà que cette aura brute qui lèche ses tripes telles de l’or en fusion provient d’une pureté intérieure que seul Luffy aurait dû posséder. En attendant, le coq sait se battre, et l’épéiste veut toujours être à la hauteur de ces guerriers qui ont poussé leurs compétences au sommet.

La deuxième fois est une évidence, car Zoro voit le coq se battre. Sanji est aussi puissant qu’il le pressentait, aussi violent, vibrant, inconscient… La façon dont il bouge ses jambes telles des armes l’aurait hypnotisé s’il n’était pas sur le point de s’évanouir. Sanji est investi et nonchalant, en contrôle même dans sa panique, et ses cheveux font comme une tache de métal fondu lorsqu’il se meut trop vite pour le regard.

Puis Sanji plonge et nage comme s’il était né dans l’eau. Comme si ce rêve puéril auquel il avait renoncé n’était pas un simple océan de légende, mais un désir de se trouver au milieu des siens.

Zoro est un excellent nageur. Toutefois, Sanji est plus rapide, plus fluide, plus gracieux. Zoro ne le reconnaîtra jamais, mais il lui semble plutôt adapté que le coq soit si attiré par les sirènes. À ses yeux, ils sont presque de la même nature, et Sanji devrait régner parmi eux, triton sans queue de poisson, chaînon manquant entre leurs deux espèces.

Zoro admire Sanji et tombe un peu amoureux lorsqu’il goûte sa nourriture. C’est aussi la première fois qu’il se sent distancé et éprouve le besoin de mieux faire, par rapport à ses propres standards, mais également par rapport au coq. Lui qui pensait être si supérieur se sent à la traîne, poids mort incapable de suivre son pair dans les nues qu’il domine.

Car cet homme… Cet homme aux aptitudes martiales si parfaites, cet homme si idiot, obsédé par les femmes, la romance et le sexe, cet homme si grand, si compétent, si complet déjà… Cet homme n’a pas même pour atout principal d’être un combattant hors pair… Sa fonction, sa passion, son truc… c’est de nourrir les gens.

Zoro n’a jamais rien mangé d’aussi bon, évidemment. Il se garde bien de le mentionner. Ce n’est pas comme si cela ne se voyait pas, ni comme si Sanji n’était pas au courant. Le coq semble persuadé qu’il n’en fait jamais assez, mais il est au moins sûr de ses talents. À chaque démonstration, Zoro imagine le rayonnement de Sanji devenir un peu plus puissant, et la couronne de roi qu’il hallucine sur le crâne blond prend lentement consistance.

Puis Zoro découvre que Sanji est aussi un bon comédien. Il en joue sur tous les tableaux, du plus absurde au plus nécessaire. Lorsqu’il s’appelle Mr Prince, c’est pour draguer les filles. L’instant d’après, c’est pour déjouer les plans d’un shichibukai en se faisant passer pour mort. Il peut infiltrer une base de la marine sans se faire repérer, il s’improvise chasseur face au loup, il prend la pause pour mieux se faire tuer. Zoro tombe un peu plus amoureux, se sent davantage distancé par toute cette versatilité, et la couronne brille presque tel un halo divin au-dessus de ce crâne pourtant déjà si blond.

Sanji sait également beaucoup trop de choses, même pour quelqu’un d’aussi polyvalent. Qu’il reconnaisse à vue une espèce de poisson, qu’il soit capable de deviner le contenu d’un mets rien qu’à l’odeur, qu’il maîtrise les arts de la table de plusieurs cultures et n’accompagne jamais les sushis d’une inutile paire de baguettes, passe encore.

Mais pourquoi en sait-il autant sur Grand Line sans y avoir jamais mis les pieds ? Les on-dit des clients qui fréquentent le Baratie ne suffisent pas à l’expliquer. Et d’où lui viennent toutes ces bases ? Navigation, mécanique, sciences, biologie, fruits du démon… Depuis qu’il a rallié l’équipage, le coq a également absorbé des rudiments de cartographie, même si c’est parce qu’il écoute religieusement sa précieuse Nami. Quand Robin les a rejoints, Sanji s’est mis à la citer comme s’il était lui-même historien, et l’homme et la femme sonnent parfois tout aussi experts aux oreilles souvent trop saturées de l’épéiste.

Bref, le coq est plus intelligent que son immunité aux maladies le laisse croire, et lorsque Zoro découvre qu’une science malveillante a forgé cet être dont la bienveillance a prévalu, il a l’impression d’avoir résolu un des nombreux mystères qui entourent la personnalité si dramatiquement changeante de son pair. C’est ce dévoilement qui achève de le faire tomber définitivement amoureux : Sanji est un prince de conte de fées. Quoi d’étonnant à ce que Zoro ait toujours été persuadé qu’un jour, le coq ferait un troisième roi aux côtés de leur capitaine ?

Sanji est tant de choses, il sait faire tant de choses… L’épéiste voudrait pouvoir en dire autant de lui-même, être assez fort pour que le coq n’ait pas besoin de se battre, même après avoir compris que Sanji en retire sa propre satisfaction, même après avoir élevé Sanji plus haut encore, à cette place qui fait de lui le seul homme sur lequel Zoro se reposera jamais…

En attendant, Zoro est trop concentré sur ces sensations pour réaliser que s’il voit toutes ces gouttes d’or jaune solidifié en forme de cheveux blonds, ce n’est pas parce qu’elles symbolisent cette distance qui donne à Zoro l’impression que le coq est intouchable, c’est parce qu’elles ont été forgées à coup d’amour.

Et il faut l’amour de Sanji, celui qu’il dispense autour de lui sans compter, pour faire découvrir à Zoro la nature de ses sentiments à son égard.


Ce jour-là, Zoro admire encore la versatilité du coq et tombe un peu plus à la traîne et un peu plus amoureux sans s’en rendre compte.

Voilà quelque temps qu’il a symboliquement subjugué les enfers, qu’il est devenu à son tour un conquérant, un de ces hommes grandioses qui changent le monde à coups de volonté. Il ignore comment les autres perçoivent sa propre couronne, il ne tient pas à ce qu’elle le définisse. Elle n’est qu’un outil à son ambition. Pourtant, à l’image de Luffy, il a commencé à régner sans le vouloir, tout comme Sanji règne sur tous ces cœurs qui se soumettent lentement au pouvoir de son amour.

Luffy et lui sont les seuls à avoir toujours discerné la couronne sur le crâne de Sanji, cette aura divine que le coq lui-même continue de bouder, et c’est encore l’un de ses plus grands pouvoirs : la conscience que tout ce talent ne fait pas de lui un être supérieur, mais simplement un humain qui a les moyens de prodiguer ses soins à l’univers tout entier.

Zoro trouve sa couronne fictive, faite de fer et de deuil, laide et usée face au rayonnement de ses pairs. Luffy et son essence blanche brillent au moindre de ses sourires, Sanji et son halo d’or reflètent ce soleil comme si, au lieu de s’y nourrir, il en cueillait les bienfaits pour les dispenser au monde. Et n’est-ce pas ce que le coq fait, au fond, depuis bien avant que le soleil n’ait pris la forme de leur capitaine ? N’est-ce pas ce que le coq fait depuis qu’il existe, minuscule prince de conte de fées égaré dans un royaume de sorciers modernes et de grisaille où aucun soleil ne perçait, mais le soleil brûlait déjà dans le cœur de l’enfant, et il a suffi d’un peu de chance, un coup du destin, pour dévoiler le feu doré de cette âme régale ?

Ce jour-là, donc, Zoro perçoit mieux que jamais Sanji comme le roi qu’il a toujours été. Il ne sait quoi faire de cette image dans sa tête, mais il la garde précieusement et fait semblant qu’elle lui est antagoniste, quand bien même elle le complète et l’élève comme jamais.

Sanji est juste en train de cuisiner, pourtant, comme toujours, mais si ce n’était que ça, l’épéiste aurait continué à boire et à prétendre qu’il est là par hasard. C’est un peu vrai : il s’est perdu une partie de la soirée et n’a atterri devant cette scène que parce qu’il a senti l’odeur de l’alcool à proximité.

L’équipage s’agite autour, ailleurs, occupé à festoyer comme c’est si souvent le cas. Les villages qu’ils ont sauvés d’il ne sait plus quelle catastrophe ont dégagé un grand champ dont les monticules de labour font le pire terrain possible pour un banquet, mais chacun s’en est accommodé.

Franky a aplati une piste sur laquelle le coq a déjà fait danser plusieurs personnes de tous âges, parce que si Sanji aime les jolies filles, il ne renonce jamais à fournir du bon temps aux gens qui le souhaitent. Il a soulevé une puce nageant dans sa robe bleue trouée, l’a calée contre le creux de son coude et s’est mis à valser. Il a fait tourner Chopper à bout de bras et l’a lâché d’un coup avant que le renne atterrisse sur le ventre rond de Luffy en hurlant de rire. Il a guidé une petite fille rousse dans des tours improbables. Il a appris quelques pas de cha-cha à une adolescence rougissante, puis il a swingué avec une grand-mère. Celle-ci lui a adressé une proposition indécente, qu’il a refusée aussi délicatement que d’ordinaire, malgré la grimace sur son visage.

Zoro s’est moqué de lui. Ils se sont battus.

Usopp a fait pousser des arbres pour fournir de l’ombre et des supports aux couche-tôt et aux ivrognes. Sanji s’est envolé pour y accrocher des lampions colorés et des guirlandes fluorescentes.

Nami a fait pleuvoir dans un coin pour éviter d’avoir à déplacer trop de quantités d’eau. Sanji s’est mouillé pour récupérer les bidons et les relocaliser où c’était nécessaire, avec un sens des priorités toujours aussi impressionnant.

Zoro s’est plaint en demandant où était l’alcool. Ils se sont disputés.

Chopper a tenu son infirmerie juste tard le soir. Sanji a trouvé le temps de réduire pour lui quelques herbes en poudre et de jouer les assistants infirmiers en plus de produire des plats adaptés aux blessés et aux malades. Le coq sait faire des sutures approximatives, parce qu’il sait aussi coudre, parce qu’il a dû apprendre. Zoro a cru comprendre qu’il savait déjà avant d’en avoir besoin pour cuisiner, et au fond de lui, il a deviné que si les sutures à ses chevilles sont si propres pour un amateur, c’est parce que Sanji a dû se recoudre lui-même avant de ficeler un gigot, fermer un poisson ou même rajuster ses vêtements. Parfois, il regarde la cicatrice sur son torse et regrette que Sanji n’ait pas recousu celle-là aussi.

Pour sa part, Zoro a replacé quelques os déboîtés. Sanji l’a aidé sans rien dire.

Robin a fait bourgeonner les arbres, déposé des pétales partout sur le champ desséché, puis elle a tressé des fleurs dans les cheveux longs des villageois. C’est Sanji qui a tressé les siens, parce qu’il sait aussi faire ça, en murmurant des « Mellorine » insupportables.

Zoro l’a traité d’obsédé lorsqu’il a touché les beaux cheveux de jais et qu’une goutte de sang a coulé de son nez.

Il s’est traité d’hypocrite en observant les cheveux du coq et en se disant qu’une ou deux tresses matérialiseraient la couronne qu’il fantasme sur le crâne blond, et donnerait à Sanji un petit air viking qui lui ferait chanter intérieurement des « Mellorine » sur une gamme entière.

Zoro a bu pour se remettre les idées en place. Sanji a tressé Usopp pendant qu’il tressait Luffy. Ils se sont moqués de lui parce que ses cheveux sont trop courts. Zoro a décidé de les laisser pousser juste assez pour avoir droit, lui aussi, à une tresse plaquée la prochaine fois qu’ils s’adonneront à cette fantaisie. Il protestera tout du long, mais il gardera l’ornement le reste de la soirée sous prétexte que ça ne change rien pour lui.

Sanji a chanté avec Brook, parce que le coq sait aussi chanter. Zoro commence à se dire que le jour où le coq sortira un instrument de musique et se mettra à en jouer comme s’il avait fait cela toute sa vie, il ne sera pas étonné. Puis la voix du coq, suave, légère, trop parfaite, lui est parvenue, et il s’est rappelé que les cordes vocales sont leur propre instrument.

Zoro a fredonné dans son coin tout en buvant, prenant garde à ce que personne ne l’entende. Il s’est surpris à se dire qu’un jour, il aimerait peut-être mêler sa voix à celle du coq.

La plupart des humains ont cessé de se méfier de Jinbe, et l’homme-poisson a dépeint avec affection le royaume sous la mer, la princesse sirène et les profondeurs terrifiantes. Il a fixé Luffy, déjà au cœur la fête, dansant mal, chantant faux, mangeant salement et riant aux éclats. Zoro sait qu’il a parlé du soleil de la surface. Un instant, il a surpris le regard de ses pairs sur leur capitaine, et ils se sont sentis encore plus en osmose que d’ordinaire, parce que le soleil que les hommes-poissons espèrent est le même que celui dont Luffy les inonde.

Enfin, Zoro a coupé quelques arbres pour faire un grand feu au milieu du champ, ainsi que des bancs et des tables autour de la piste. Sanji a allumé le feu d’un coup de pied, poussé quelques bancs sous les arbres, servi toutes les tables.

À présent, parce que le capitaine avait de nouveau faim et que l’heure du dessert était arrivée, Sanji est retourné cuisiner.

Zoro est là, un peu ivre. Il est assis sur un banc que Sanji a déplacé, sous un arbre qu’il a décoré, à côté d’une fille qu’il a fait danser. L’odeur de l’eau fraîche qu’elle boit dérange les vapeurs de son alcool. Elle est encore pâle, mais le bouillon de Sanji l’a revigorée. Elle chante, et ses cheveux fleuris flottent autour de son visage rayonnant. Le coq la trouverait belle à se damner s’il n’était pas occupé à ses fourneaux devant une horde d’enfants curieux.

Un ensemble de tables faites de troncs et d’équipement de cuisine trône devant Sanji. Il s’y agite, ouvre des contenants préremplis – parce que si Sanji sait produire un festin en trente minutes, il sait aussi le planifier des jours en avance.

Les petits se sont tous assis face à lui comme s’ils étaient à un théâtre de marionnettes. Sur le côté, Usopp et Franky se sont improvisés commentateurs et analysent des gestes trop rapides pour leurs yeux et des techniques auxquelles ils ne connaissent rien.

« Attention, mon cher Franky, les enfants, la magie est en train d’opérer !

— Observez bien cette mélasse infâme, vous allez voir… »

Sanji bat des blancs en neige à une vitesse qui aurait dû les faire exploser. Les petits poussent des soupirs impressionnés en regardant le mélange prendre forme.

Le coq manipule une casserole de chocolat fondu, l’arôme flotte dans les airs et fait saliver pirates et bambins. En quelques gestes supplémentaires, la mousse au chocolat se dévoile. Il la sépare dans deux plats gigantesques et ajoute dans l’un un triple sec qui convainc Zoro de goûter à ce dessert-là.

Sanji chuchote de son ton de comédien en plaçant les contenants dans une gigantesque glacière :

« Maintenant, il faut attendre que la magie s’en aille, et on pourra manger sans se rendre malades. »

Les petits déglutissent, mais le coq a de quoi les occuper entretemps. Il a aussi préparé des tonnes de ramequins aux nuances jaunâtres, et à la lumière des lampions, ils ont une teinte transparente irréelle.

Sanji sort un chalumeau de poche et en fait doucement cracher le feu pour s’assurer que les enfants ne soient pas trop surpris. Ils retiennent leur souffle, impressionnés. Franky prend des notes pour améliorer l’objet. Chopper, attiré par l’odeur du sucre, s’est approché avec intérêt. Zoro, lui, n’a d’yeux que pour les cheveux blonds qui ont lui un instant de leur couleur or-jaune et pour le métal précieux dont son esprit les a ornés.

Soudain, la main gauche du coq s’agite. Il prend un air mystérieux, son sourire rayonnant devant la petite assemblée, et déclare :

« À présent, chers amis… pour ce tour, je vais avoir besoin de votre aide. Je peux pas faire ça tout seul, vous comprenez, c’est de la magie trèèèès avancée. »

Les enfants ne respirent plus. Zoro en aperçoit un oublier d’avaler, et sa salive descend le long de son menton. Il ricane bêtement.

« C’est un sort qui doit être jeté collectivement, sans quoi, il risque de rater. Alors, je vais vous apprendre une formule magique. Et je vais vous demander de la répéter après moi. »

Les enfants se tortillent, rient, s’amusent à l’idée d’être inclus dans le spectacle. Une petite fille a trouvé un bâton et l’agite déjà telle une baguette de fée.

La main gauche de Sanji est toujours mobile, fascinante. Personne ne pense à regarder ce que le coq fabrique avec son autre membre, mais Zoro le voit ajouter quelque chose aux ramequins insipides.

« Bien, vous êtes prêts ? »

Les enfants hochent la tête, crient « Ouiiiiii !? » d’un air presque méfiant.

« Sanji ! J’ai faim ! »

Le coq s’interrompt en recevant son capitaine sur les épaules. La couronne vacille comiquement sous les yeux de Zoro, puis elle se replace, plus luisante que jamais, reflet du rire dont le roi des pirates, depuis si longtemps couronné à leurs yeux, les noie tous.

Les petits, déçus, se mettent à bouder, mais le coq est trop adaptable pour se laisser dépasser.

« Ah, Luffy, tu tombes bien. Tu vas nous aider aussi. Mon capitaine… »

Sanji lutte de toutes ses forces pour dégager Luffy, usant d’une jambe à un angle absurde. Le mouvement souple finit par porter ses fruits.

« Mon capitaine, donc, connaît déjà la formule magique et a un peu gâché la surprise. Mais maintenant, vous allez pouvoir répéter après moi. »

Zoro le voit marmonner quelque chose à Luffy en lui piétinant le visage, sans doute pour l’empêcher de perturber son spectacle. La forme de ses lèvres produit « Gomme de merde ! », mais le cri enthousiaste qui suit contredit son agressivité :

« Allez, répétez après moi la formule magique : Sanji, j’ai faim ! »

Les yeux de Luffy s’écarquillent à la mention, et l’homme-dieu hurle de son timbre d’orage bienveillant :

« Sanjiii ! J’ai faim ! »

Les enfants s’exécutent, certains avides, d’autres hésitants.

Sanji se gratte le menton en regardant ses ramequins, sceptique.

« Hum, je crois qu’on n’y a pas mis assez d’énergie. On va réessayer. Plus fort, cette fois. Aussi fort que cet espèce de casse-pieds. »

Il jette un regard dubitatif aux enfants, puis ajoute :

« Vous pouvez crier plus fort que Luffy, tous ensemble, non ? »

Les enfants s’agitent, acquiescent, protestent.

« Bon, alors, on réessaie… Sanji, j’ai faim ! »

Luffy, qui a pris les ordres pour lui et comprend devoir hurler encore plus fort, couvre une fois de plus la masse de petits cris aigus. Cependant, le coq semble cette fois satisfait de la performance générale et, de sa main toujours mobile qu’ils n’ont pas pu quitter des yeux, il fait un geste grandiloquent.

Alors, une pluie de paillettes tombe autour de lui, matérialisant les couronnes sur ses cheveux et ceux de Luffy. Au même instant, la table explose en étincelles de toutes les couleurs.

Sous les yeux des enfants ébahis, les ramequins flambent un instant tandis qu’ils s’agrémentent chacun de différentes formes et nuances. Les mains du coq, trop rapides pour le regard, invisibilisées par l’éclatement des pouvoirs du magicien, décorent l’ensemble devant les petits éberlués.

Zoro sent les arômes de sirop et d’alcool envahir ses narines. La scène lui arrache un sourire.

Les ajouts se matérialisent soudain dans les récipients tandis que les paillettes et les étincelles disparaissent, palmiers, figurines en sucre, coulis chatoyants.

Chaque ramequin a son goût, son identité. Zoro reconnaît ceux qui sont réservés à l’équipage et, au milieu d’eux, l’effluve familier du rhum-raisin.

Un plat en pyrex contient la portion de Luffy, que Sanji lui fournit afin de détourner son intérêt des autres desserts personnalisés.

Les enfants reçoivent des crèmes brûlées décorées d’animaux. Sanji attrape les plateaux sur lesquels il a placé le reste du service et se précipite sur les femmes de l’équipage. Usopp et Franky ont saisi les leurs au vol. Le coq ne viendra pas lui amener son dessert en le sachant si proche, aussi Zoro s’apprête-t-il à se lever et perturber ses piètres tentatives de drague, mais Sanji est déjà de retour.

Sur le plateau ne persistent que deux ramequins. L’un est orné d’une cerise et de faux pétales de fleurs, l’autre de raisins marinés.

« Ah, t’es là, toi », grogne Sanji en grimaçant, mais Zoro sait que le rhum-raisin est pour lui, aussi il préfère l’ignorer et se servir en maugréant.

Sanji lui rend son grondement agacé, puis se tourne vers la jeune femme qui chantait à côté de lui et souffle de son ton suave et parodique à la fois :

« Ne faites pas attention à lui, charmante lady. Je me suis permis… une petite fantaisie qui me faisait penser à vous. »

La jeune femme hésite, un peu gênée, mais l’arôme de rose qui flotte du ramequin la fait déjà fondre, et avant que Zoro ait eu le temps de porter sa cuillère à sa bouche, elle a pris le contenant dans ses mains et remercié le coq.

Ils observent tous deux la mixture, colorée et bien trop personnalisée pour ce qu’elle s’apprête à devenir, puis lèvent leur cuillère au même moment. Un gémissement commun passe leurs lèvres alors que Sanji n’a d’yeux que pour la jolie fille, mais la façon dont son oreille frémit informe Zoro qu’il a entendu son timbre rauque et qu’il s’en satisfait.

La jolie fille manque de s’évanouir. Zoro, habitué à la nourriture divine du coq, se contente de se rajuster sur son banc et de boire une grande rasade d’alcool. Sanji pouffe et profite de son succès pour réclamer une danse lorsqu’elle aura terminé son dessert. La fille accepte, et en dévorant le reste de sa crème brûlée rhum raisin, Zoro se dit que si cet imbécile lui avait proposé une danse, même pour la blague, il aurait donné son assentiment.

Pour la blague aussi, bien sûr.

Sanji est retourné à son assortiment de tables, et cette fois-ci, Zoro ne résiste pas à s’approcher, car le coq a sorti une armée de bouteilles dont il sent déjà le parfum entêtant.

Sanji lui sourit d’un air complice. Zoro se surprend à espérer un peu plus. Un clin d’œil, un petit salut, une proposition. Il secoue la tête et termine son dessert, perturbé par les images qui commencent à occuper son esprit.

Au même instant, Sanji se met à jongler.

Ce n’est pas la première fois qu’il le voit faire, mais c’est une autre chose que le coq maîtrise alors qu’il ne devrait peut-être pas. Que c’est trop. Comment cet homme déjà si talentueux peut-il, à chaque instant, rappeler qu’il l’est plus que quiconque ? Zoro sait que Sanji est un grand perfectionniste, qu’il se tue un peu à la tâche, qu’il cherche à compenser quelque chose par tous les moyens… Cependant, même si le coq s’est spécialisé par besoin d’être parfait, pour répondre à un mécanisme de survie que Zoro ne comprend pas bien mais qui nécessite que Sanji soit si maladivement polyvalent et expert dans tous les arts auxquels il touche, tout cela paraît absurde à l’épéiste.

Il a réalisé, il y a quelque temps, qu’il existe de nombreuses disciplines à la cuisine. Les coqs, les pâtissiers, les mixologues, les boulangers, les bouchers et il ne sait quoi d’autre encore, sont tous différents. Ils n’apprennent pas la même chose. Ils se consacrent à une branche unique de ce vaste monde des possibles. Sauf Sanji. Parce que Sanji sait tout faire. Alors Sanji n’est pas seulement un coq. C’est un pâtissier assez doué pour avoir assommé une impératrice des mers à coups de gâteau. Un boulanger hors pair qui fait lui-même son pain avec un minimum d’outils, même si certains qu’il ne citera pas n’en sont pas aussi reconnaissants. Un boucher capable de découper un roi des mers avec une précision que Zoro et sa méconnaissance de l’anatomie animale ne pourront jamais égaler. Un performeur superbe qui met sur pied des recettes improbables et sait captiver des dizaines d’enfants.

D’autres membres de l’équipage se sont approchés tandis que les bambins rejoignaient leurs parents pour leur raconter les tours du cuisinier-magicien. Certains s’attardent et observent le coq continuer sa prestation. Sanji sourit, fier, aimant et aimé comme il devrait toujours l’être.

Zoro n’est pas amateur de cocktails, d’ordinaire, mais Sanji semble si heureux, si épanoui, à être trop parfait pour son bien et trop regardé pour disparaître, que Zoro décide de rester là.

C’est une exception qu’il ne regrette pas.

Sanji fait voler des shakers transparents en arcs de cercle multiples et fascinants. Il verse les liquides à une distance improbable, contrôle l’élan qu’il donne aux bouteilles afin de ne pas en gâcher la moindre goutte.

Soudain, sous ses yeux, il y a des coupes bleues couvertes de mousse, des verres à cocktails fumants, des tumblers de punch et des shots en feu. Les fêtards se servent. Zoro tend la main pour récupérer un shooter flambant, certain de sa concentration en alcool, mais des doigts pâles le font glisser devant lui.

Le clin d’œil qu’il espère est là, scellant un instant la seule pupille visible du coq. Zoro se demande si faire l’effort de se rapprocher, si simplement avancer de quelques pas vers son ami, a changé l’équilibre entre eux et poussé Sanji à répondre à cette petite trêve. S’il vient de trouver une façon de le rattraper.

Zoro s’est contenté de regarder de loin, jusqu’à présent. Ça ne l’a jamais gêné, il aime avoir une vue d’ensemble et admirer ses pairs l’air de rien, leur jeter des coups d’œil complices ou attendris qu’ils ne remarqueront pas forcément, mais qu’ils sentiront au plus profond de leur être.

Cependant, pour la première fois, il a envie de changer de dynamique. Il veut voir de plus près, il veut participer à l’enthousiasme de Sanji comme il ne l’a jamais voulu pour qui que ce soit d’autre. Ce ne sera pas la première fois qu’ils boivent ensemble. Ni la première fois qu’ils parviennent à rire en se regardant dans le blanc des yeux. Le conflit reviendra, il le sait, mais pour l’instant, il veut juste admirer Sanji d’aussi près que possible, et peut-être, en touchant du doigt toutes ces choses que fait le coq, effleurer l’essence de cet homme qui occupe tant de place dans sa vie et… et dans son cœur, réalise-t-il en voyant Sanji lever son propre shot enflammé.

Le feu génère sur le visage des reliefs mystérieux, des nuances inédites. Au lieu de le cacher, de le gâcher, elle joue sur la peau pâle et semble en dévoiler les creux, les plis, les cicatrices. Elle fait reluire le métal précieux de la couronne qui orne ce crâne de prince déchu, d’élu du peuple, de roi servile.

Zoro se redresse et lève son shot en réponse, trop perdu pour sourire, mais Sanji n’en prend pas ombrage. Il pose sa main sur le verre pour en étouffer la flamme, puis il boit, la tête jetée en arrière. Ses cheveux flottent dans le mouvement, sa couronne tombe pour révéler sa simplicité d’homme. Un instant, Zoro imagine que la flamme est encore au bord de ses lèvres et donne l’impression que, pour une fois, au lieu de dispenser son feu au monde, Sanji en prend sa part.

La mâchoire se contracte, la gorge déglutit, le long cou se plie avant que sa puissance dormante redresse l’homme. Zoro a un sursaut. Il étouffe le feu dans ses mains, se brûle un peu, et vide son shot aussi vite qu’il le peut. Il est délicieux, mélange de rhum et de citron, parfaitement à son goût.

« Toi aussi t’es magicien ? »

La voix aiguë le sort de sa torpeur. Il baisse les yeux sur un petit garçon au sourire édenté qui essuie la bave de ses lèvres. Zoro reconnaît le gamin d’un peu plus tôt.

« Euh. »

Le rire clair de Sanji répond à sa place.

« Magicien débutant, lance-t-il. Il se spécialise dans la téléportation. Parfois, il est avec nous en pleine ville, et il disparaît d’un coup. Pouf ! »

Sanji écarte ses doigts pour l’effet.

« Une heure après, on le retrouve dans un champ. »

Le petit pousse un cri impressionné en fixant Zoro. Celui-ci ne peut même pas protester à la pique, coincé par le regard innocent. Sanji se cache derrière son comptoir pour pouffer. Zoro lui lance son shot vide à la figure, mais le coq est trop dextre pour s’en formaliser. Sa main l’attrape au vol et lui présente son majeur en réponse.

Le petit est toujours là, cependant. Il examine la table avec hésitation, l’index sur la bouche. Ses courts cheveux noirs s’agitent au vent, sa peau brune est couverte de coupures que Chopper a tartinées de crème.

Soudain, il semble parvenir à une décision. Il fixe un bol vide, secoue maladroitement ses doigts, puis prend une grande inspiration et hurle de toutes ses forces :

« Sanji, j’ai faim ! »

Zoro reçoit un coup impromptu au cœur. Il ignore pourquoi, mais son œil s’humidifie en constatant que cet homme, cet idiot d’homme, par son existence, sa compétence et sa gentillesse, ne se borne jamais à nourrir les corps sans nourrir aussi un peu les cœurs, les âmes et les rêves. La couronne est là, réalise-t-il, non pas dans tout ce que Sanji peut faire, mais dans tout ce qu’il fait, parce que tout ce qu’il fait, c’est de dispenser son amour et depuis Luffy, c’est à cela que Zoro reconnaît les vrais rois.

Sanji éclate de rire. Zoro déglutit.

Puis le coq prend le bol dans ses mains, regarde à l’intérieur et commente :

« Oh, ça fait beaucoup de magie, bien joué ! »

Ensuite, il tournoie sur lui-même, fait quelques gestes trop rapides pour le regard, et un bol identique apparaît sous les yeux de ses deux spectateurs. Il est rempli d’une mousse chocolatée aux arômes presque enivrants. Le petit pousse un cri de joie.

« Merci, Sanji ! lance-t-il en saisissant le bol et la cuillère que le coq y a ajoutée.

— De rien, poussin. J’aurais jamais pu faire ça sans toi », affirme le coq en adressant un autre clin d’œil à Zoro.

Celui-ci sent son cœur chavirer devant le privilège de cette seconde communication non verbale et dépourvue d’agressivité. Il décide qu’il n’a pas assez bu pour la soirée.

Le petit disparaît dans la foule avec sa mousse au chocolat. Zoro sait que plusieurs enfants et adultes, dont d’autres membres de son équipage, vont bientôt accourir pour prendre leur part de magie nourricière.

Il se rappelle l’odeur de triple sec qui a flotté lorsque Sanji a séparé les portions de dessert. Il a envie d’approcher le coq, de réclamer davantage, parce que Sanji est toujours disponible, quoi qu’il prétende le contraire. Zoro verbalise le tout aussi directement que d’ordinaire :

« Hé, coq. J’ai droit à un tour de magie, moi aussi ? »

Sanji hausse un sourcil. Zoro imagine le second en faire autant. Les lèvres minces pincent la cigarette qui les orne, tic nerveux que le coq n’a jamais perdu même à présent qu’il va mieux et que cela se voit.

« Tu détestes pas le chocolat, toi ? » interroge Sanji d’un ton joueur, comme si Zoro ne se goinfrait pas d’absolument tout ce que leur sert le coq, parce que tout est trop bon quand c’est lui qui le cuisine, même le plus sirupeux des gâteaux.

Zoro désigne une bouteille un peu en retrait, décorée d’un ruban rouge.

« T’as mis ça, dans la mousse pour adultes. Ça peut pas être mauvais si y a de l’alcool dedans. »

Sanji, toujours impressionné par sa capacité à sentir les spiritueux alors qu’il sait à peine différencier une gousse d’ail d’un oignon, le récompense aussitôt avec son propre bol de mousse au chocolat.

Zoro y plonge sa cuillère avec hâte, retrouvant l’odeur d’orange saturée qui caractérise la liqueur. Elle donne à la mousse une note amère, juste ce qu’il faut pour son palais difficile. Le dessert fond sur sa langue, laissant derrière lui un mélange d’arômes parfaitement agencés qui l’empêchent de grimacer à la partie sucrée. Le chocolat est noir, intense, presque juteux sous cette forme.

Il veut faire un commentaire, un compliment, mais il est toujours un peu trop irrévérencieux pour cela, aussi c’est une phrase bien différente qui sort de sa bouche.

« Y a quoi à boire avec ? »

Sanji lui jette un regard condescendant, soupire, puis marmonne d’un air agacé :

« Pas une once de reconnaissance, hein… »

C’est juste leur façon de communiquer, bien sûr, car trente secondes plus tard, un cocktail apparaît sous les yeux de l’épéiste. Le liquide est marron transparent avec un peu de mousse blanche par-dessus. Zoro reconnaît de la vodka, le même triple sec dont Sanji a arrosé le dessert, et… du café ? De la liqueur de café, aussi. Il aurait dû s’en douter en remarquant les petits grains dans la mousse, entre quelques copeaux de chocolat noir. Comment tout cela flotte, il l’ignore, mais il se saisit du verre avec envie.

« Ça s’appelle un espresso martini, si tu veux retenir pour une prochaine fois. »

Le coq a prononcé la phrase avec résignation, comme s’il se doutait que Zoro ne va rien en faire. Il a raison : Zoro n’a aucune idée de ce qu’il mange ou boit exactement. Il sait juste que c’est bon, et que tout ce que Sanji lui servira sera toujours bon, alors pourquoi retenir des mots vides de saveur quand le coq pourrait lui offrir n’importe quoi et qu’il déclarerait séance tenante le plat en question comme son favori ?

Zoro s’apprête à boire lorsqu’il remarque la dizaine de bols et de verres déjà alignés sur des plateaux, à portée de main des adultes et des enfants selon leur contenu. La vodka orange pour Nami, l’Irish Coffee pour Robin. Il y a du lait pour Brook, du jus de cerise pour Luffy et Chopper. Toutes les boissons se marient parfaitement avec la mousse préparée, et…

« Dis, tu t’es fait quoi ? » demande-t-il soudain en scannant les verres à la recherche du cocktail qui pourrait convenir au coq.

Sanji lui jette un coup d’œil surpris, mais il répond :

« Oh, rien encore. »

Chopper, poursuivi par Luffy et quelques enfants, revient en trombe avant que Zoro puisse réagir. Les cris retentissent, les remerciements fusent. Sanji distribue, ressert, tournoie et sourit. Zoro se demande combien d’années encore le coq va mettre à se rendre compte qu’il s’oublie lui-même dans le plaisir qu’il fournit aux autres. Puis il réalise qu’il n’a pas besoin d’attendre que cela advienne s’il y a quelqu’un pour l’y aider.

Lorsque le chahut se tait, les plats sont vides. Alors, Sanji entame son nettoyage habituel, range ses ustensiles, classe le tout dans des boîtes, rince ce qu’il peut. Il laisse quelques bouteilles sorties pour les retardataires – ou pour Zoro, l’épéiste n’a jamais fait attention à noter s’il y avait une différence jusqu’alors.

Enfin, le coq observe la terrine de mousse alcoolisée délestée de son contenu, et fait une chose que le cerveau de Zoro n’a jamais daigné enregistrer.

Avec un air de gamin satisfait, il tend les doigts dans le plat et en racle le fond de son index. Une petite couche de chocolat en ressort, que Sanji lèche avec délectation. Il reproduit le mouvement, encore et encore, et vraiment, Zoro aurait dû remarquer que les fonds alcoolisés, souvent délaissés par Luffy, parviennent à l’évier aussi propres que si leur capitaine s’y était arrêté.

Au sourire du coq, qui semble avoir oublié sa présence, c’est une méthode anti-gâchis dont il profite à outrance. Zoro pousse un soupir de soulagement. Le coq sait prendre soin de lui-même à sa manière, dans son sens pratique, bien que ces petits plaisirs soient toujours liés à tout ce que Sanji fait pour les autres.

Zoro saisit une des bouteilles les plus proches de lui – un excellent rhum brun épicé – et pouffe malgré lui.

C’est là que le coq remarque l’espresso martini que l’épéiste a poussé discrètement jusqu’à son bord de la table. Sanji s’octroie peut-être les restes de mousse au chocolat, mais il n’a pas le temps de se faire ses propres cocktails.

Le coq termine la cigarette à ses lèvres et l’éteint dans son cendrier de poche. Il semble surpris, mais il tente de conserver son air nonchalant.

« Tiens, c’était pas là, ça. Tu maîtrises ce niveau de magie, toi ? »

Zoro ricane, buvant son rhum pour garder la même contenance que son pair.

« Eh, je suis spécialiste en téléportation, il paraît. »

Cette fois, le clin d’œil vient de lui, et Sanji éclate de rire. La couronne d’or luit sur son front à demi caché, éclairant son visage d’homme-enfant. Zoro se sent privilégié d’avoir généré une telle réaction.

« Ça s’appelle un espresso martini », lance-t-il d’un ton hautain.

Sanji pouffe encore, Zoro l’imite.

Ils passent la demi-heure suivante à discuter d’alcool tandis que l’index de Sanji efface toute trace de chocolat dans le grand contenant. En même temps, le coq déguste lentement le cocktail.

Zoro ne parvient pas à croire à sa chance. Il a suffi qu’il s’approche un peu pour pouvoir mieux admirer le coq et ses talents. Il a suffi qu’il tende la main pour que ce dernier s’ouvre à lui. Des clins d’œil, des sourires, des paroles… ils s’en adressent d’ordinaire, bien sûr, mais il y a une certaine intimité à cet échange, que Zoro n’avait jamais recherchée jusqu’à présent. Si c’est tout ce qu’il faut pour avoir l’honneur d’observer Sanji et toutes ces choses qu’il sait faire si bien, Zoro se dit qu’il recommencera. Peu importe si le coq est trop loin, trop inaccessible, au moins il verra qu’il est là, qu’il le regarde et que ce regard le fait exister.

Lorsque le coq s’éclipse, c’est parce qu’il doit une danse à la jolie fille du banc. Il la fait tourner, la serre dans ses bras, et Zoro trouve Sanji magnifique dans le sourire émerveillé qu’il lui adresse.

Il se surprend à sourire aussi : le coq, malgré son excentricité, a toujours possédé des capacités de séduction improbables. Ce n’est pas tant dans sa façon de faire, dans son langage corporel exagéré ou dans son attraction parfois intimidante. C’est dans la façon dont il regarde, dont il peut montrer à une femme toute l’étendue de sa fascination pour elle. C’est dans ses paroles trop sucrées que tant d’entre elles semblent avoir besoin d’entendre. C’est dans la chaleur de sa main qui les effleure sans jamais les presser.

Et il a l’air si heureux de simplement leur fournir un peu d’amour, de se contenter d’espérer qu’elles y répondent… Il fait mine d’être déçu lorsqu’elles le rejettent, mais il leur reste tout aussi dévoué par la suite, et c’est peut-être pour cela, d’ailleurs, qu’elles changent parfois d’avis. L’amour de Sanji n’a jamais été conditionnel ; c’est sa plus grande force.

Sous le regard brûlant du coq, la fille est soudain belle à son tour, et Zoro réalise que c’est grâce à Sanji. Il les observe s’éloigner de la piste et disparaître dans un champ de blés. Zoro est heureux pour le coq : il est rare qu’il puisse s’esquiver pour prendre un peu de bon temps, et encore plus rare qu’il y parvienne une fille à son bras.

Quand ils réapparaissent, ils ont des épis dans les cheveux qui font comme une couronne sur le crâne royal. Ils rient sous cape et s’effondrent contre un arbre à proximité du bar dont Zoro s’est improvisé pilier. La fille glousse et rougit, Sanji semble aux anges. Une trace écarlate, sous son nez, indique qu’il a saigné.

Ils s’endorment dans les bras l’un de l’autre, et Zoro les couve de son regard protecteur.

Il se demande un instant s’il peut encore tendre la main, s’approcher du coq et du bonheur qui transpire de ce charmant couple éphémère. S’il se rend jusqu’à l’arbre, il pourra s’y adosser. Il pourra peut-être se placer assez près pour toucher le coq, pour que Sanji, à moitié endormi, passe son bras autour de son épaule et le laisse somnoler contre lui.

Zoro sait qu’il pèse plus lourd que cette jolie fille cramponnée au coude du coq, mais Sanji a toujours su le soulever comme s’il ne pesait rien.

Lorsqu’il engloutit sa dernière goulée de rhum, il a pris une décision. Il aime Sanji, et il veut manifester cet amour à sa manière. Il veut atteindre le coq, le rattraper pour mieux le soulever à son tour, même si Sanji refuse de le laisser faire parce qu’il a trop bien appris à se débrouiller tout seul. À n’être chéri qu’à distance.

Zoro veut compenser pour tout cela, et si la seule chose que le coq ne sait pas faire est de se laisser aimer, Zoro apprendra pour lui.


Sanji peut soulever Zoro comme s’il ne pesait rien, mais l’épéiste a à peine pris sa résolution qu’il commence déjà à se sentir lourd. Littéralement, car le premier manque qu’il note entre eux est bien sûr lié à leurs performances martiales : Sanji peut soutenir ses pairs dans les airs, et Zoro est totalement tributaire de cette capacité.

Cependant, le coq n’est pas toujours à proximité lorsqu’il a besoin qu’on le lance dans les airs, et de plus en plus de leurs batailles requièrent des déplacements aériens. Luffy, leur roi des pirates, est souvent occupé ou perdu il ignore où. Lui-même se retrouve régulièrement seul face à des situations où voler est une nécessité, et si Zoro peut compter sur Sanji, celui-ci a trop de responsabilités à ses yeux.

Zoro sait ce qu’il a à faire, mais avant de demander ce service au coq, il doit s’assurer d’alléger son fardeau.

Depuis cette nuit où il a réalisé qu’il aimait Sanji et qu’il tenait à le lui montrer, Zoro a beaucoup réfléchi. Il a compris que tendre la main n’était pas assez, que pour aimer Sanji, il faut dégager la place afin de lui offrir du temps, de l’espace, un vide dans lequel le coq ne pourra pas fuir l’amour de ses pairs comme s’il était persuadé de ne pas le mériter.

Zoro est un homme d’action. Il n’a pas prononcé le moindre mot, mais il s’est dit que, peut-être, au lieu de se contenter de rendre, il pouvait aussi donner.

Pour commencer, il a retenu les noms des cocktails et des alcools en songeant que cela allégera un peu la charge mentale de Sanji. Désormais, il prend l’initiative d’aller servir les gens lui-même – seulement les hommes, Sanji est bien trop heureux de se déplacer pour les femmes.

Il a demandé à Chopper de lui apprendre à faire des sutures. Il aide parfois Usopp et Robin avec leur jardin, il tresse les cheveux de Nami régulièrement. Il ne comprend toujours rien à la façon dont bougent les rouages en mécanique, mais il sait comment fonctionne le cola et comment on formate du wapometal. Il a lu des livres sur l’histoire du monde, des choses qui l’intéressent assez pour ne pas s’endormir dessus : stratégie, grandes batailles, guerriers célèbres. Il a lutté contre une forme de timidité qu’il ne pensait pas avoir pour chanter avec Brook, qui lui a confié un harmonica en attendant qu’il trouve sa voix. Il a adopté des pratiques zen pour servir le thé, si bien qu’il a amélioré ses méthodes de méditation et que Sanji lui a laissé carte blanche quant à son utilisation du placard dédié.

Au début, le coq n’a rien remarqué. Apprendre et savoir, ce n’est pas quelque chose qui se fait en un jour, encore moins quelque chose dont on se vante si l’on tient à être crédible.

Sanji a associé les cocktails avec son intérêt pour l’alcool, les sutures à une nécessité évidente, le reste avec le besoin viscéral que Zoro a de veiller sur ses pairs. L’épéiste ne l’en a pas blâmé : Sanji a du mal à croire qu’on puisse vouloir faire quoi que ce soit pour lui. Comment pourrait-il deviner que Zoro s’autorise à changer dans le double objectif de l’aider, mais aussi de partager des choses avec lui ? Sanji ne pense pas que qui que ce soit irait jusque-là.

Cet homme au crâne couronné d’or, qui nourrit le soleil et l’enfer de son amour brûlant, n’a pas conscience que tous ses sujets, tous ses pairs, remueraient ciel et terre pour lui s’il le demandait. Mais Sanji ne demande pas. N’attend pas. Sanji fait. Alors Zoro fait aussi, jusqu’à ce que le coq finisse par le confronter.

« Hé, marimo. T’as un truc à me demander ? »

Zoro hésite. Il a plusieurs choses à demander, maintenant qu’on lui pose la question, mais il ignore comment formuler la plupart d’entre elles. Il se concentre sur le présent, sur l’urgence, comme toujours dans son esprit rationnel qui préfère contenir ses émotions et les transformer en froides analyses.

« Tu m’apprendrais à voler ? »

Sanji en perd sa cigarette. Son visage surpris disparaît presque au même instant, dans la noirceur de la nuit étoilée, mais ses cheveux blonds luisent et gardent sa couronne de roi intacte même au sein de l’obscurité la plus profonde.

Zoro est accoudé au bastingage du Sunny, sur le pont herbeux. Le coq l’a rejoint pour le confronter, sans doute parce qu’il a fini par remarquer son manège et a conclu, à raison, que Zoro fait des efforts pour se donner le droit de se reposer sur lui en retour.

L’épéiste se garde bien de lui dire que cet objectif concret lui permet de cacher ses véritables désirs, et qu’une fois le sky walk maîtrisé, il persistera dans ses attentions.

« Attends… » commence le coq, toujours sidéré.

Zoro se prépare à se justifier, à expliquer pourquoi c’est un besoin, à quel point c’est important s’ils veulent pouvoir porter Luffy aux nues et soutenir son rêve. Ce n’est pas quelque chose qu’ils font pour eux, c’est quelque chose qu’ils doivent faire pour leurs pairs. Pour mieux les protéger. Pour que Zoro soit moins dépendant de Sanji et de toutes ces autres personnes qui le remplacent quand il s’absente. Pour que Sanji n’ait plus à être aussi vigilant quant aux nécessités de Zoro.

« T’as fait tout ça… juste pour pas te sentir redevable envers moi ? »

Zoro aurait rougi si c’était entièrement vrai. Peut-être même qu’il rougit un peu, que ses joues chauffent légèrement et que, sur sa peau mate et dans l’obscurité, cela ne se voit pas.

« Non », rétorque-t-il sincèrement.

Sanji hausse un sourcil, mais sa question porte déjà la réponse positive que Zoro attendait. Celui-ci choisit donc une forme d’honnêteté :

« Tu fais toujours plein de trucs et tu sais toujours plein de choses. Ça se limite pas à la cuisine. Alors, si je veux être à la hauteur de mon capitaine, c’est important que je sache en faire aussi au moins en partie. »

Sanji récupère sa cigarette tombée au sol, la rallume d’un geste nonchalant, puis croise de nouveau son regard.

Zoro le trouve beau dans cette expression douce et déroutée qu’il arbore lorsqu’un homme fait montre d’un peu de tendresse.

« Je comprends. C’est dur d’être à la hauteur d’un dieu. Moi-même j’ai l’impression de jamais en faire assez. Je pensais pas que… »

Le coq se stoppe, comme si énoncer le doute dans le cœur de Zoro allait briser l’image qu’il a de son pair. Comme si Sanji ne pouvait pas se permettre de constater que Zoro lui-même, alors qu’il le montre chaque jour à coups d’entraînements trop intenses et de prises de risques insensées, ne se sent jamais totalement à la hauteur de sa tâche.

« T’en fais trop », coupe pourtant Zoro, qui n’a jamais été doué pour retenir ses pensées parasites.

Sanji se fige, étonné.

« Pardon ? »

Zoro secoue la tête, mais puisqu’il a commencé, il peut bien finir. Il sait que Sanji ne le lâchera pas. Pire : Sanji risque de comprendre bien trop de choses s’il le laisse parvenir à ses propres conclusions. Zoro a donc besoin de reprendre le contrôle et de ne dévoiler que ce qui importe, ce qu’il peut se permettre de dire.

« Si j’ai essayé d’apprendre des trucs que tu sais faire, c’est parce que tu fais tout tout le temps et plus que tout le monde. Je sais qu’on a tous un rôle, sur ce navire, mais t’es l’une des ailes du roi des pirates. Tu peux pas te brûler comme ça. »

Sanji s’apprête à rétorquer, l’air offensé, mais Zoro le coupe :

« Je sais ce que tu vas me dire : que ça te fait plaisir et que tu ralentiras pas. Mais dans ce cas, si t’en fais toujours trop, c’est mon devoir à moi d’en faire autant. Pour qu’on puisse voler tous les deux aux côtés de Luffy. »

Le coq ouvre la bouche, mais mentionner Luffy a tendance à stopper toutes les protestations, toutes les questions, parce que Luffy, quelle que soit sa maladresse, a toujours raison. Aussi évoquer leur commune destinée est-il extrêmement sérieux, important, et nécessite-t-il le respect le plus total. Sanji ne peut rien opposer à l’argument « Luffy ».

Fier de lui, Zoro lui adresse son sourire prédateur et lance :

« On commence quand tu veux, sourcible. »


Sanji a à peine entamé son explication qu’ils sont déjà en train de se battre.

Zoro n’est pas doué pour écouter les instructions, encore moins quand son loisir préféré est de mettre l’instructeur en rogne.

« Tu frappes l’air dix fois de suite, aussi rapidement que tu peux, a dit Sanji. Mais attent… »

Zoro n’a pas attendu la fin de la phrase pour s’exécuter, et l’herbe du Sunny est à présent percée d’un trou en forme de botte qu’ils vont devoir justifier à Franky.

« T’as la patience pour discuter iaidô avec Brook pendant deux heures, mais pas pour attendre que j’aie fini de parler ?!

— T’avais qu’à me dire de me mettre ailleurs !

— Je devrais pas avoir à réfléchir à ta place !

— C’est vrai, c’est bien trop dur pour toi ! »

Quand ils ont épuisé leur créativité verbale et que Nami les a assommés pour avoir perturbé son travail, ils s’interrogent un instant sur le manque de praticité d’un tel entraînement.

Ils se résignent à s’établir dans le nid-de-pie : Zoro ne risque pas de décoller au premier essai, et ils pourront toujours demander à Franky une plateforme spéciale par la suite.

« Bon, comme je disais… »

Zoro retente l’expérience, frappant cette fois le métal sans y laisser la moindre trace. Sanji se plaque la main sur le visage.

« Si t’apprendre à voler me fatigue plus que de reprendre en charge tout ce que tu m’as piqué sans me demander mon avis, je te power shot les fesses dans les airs, et tu te débrouilles pour atterrir.

— Essaie, pour voir. »

Ils s’apprêtent à recommencer leur chicane, mais Zoro se stoppe.

« Désolé. Vas-y, explique. »

Il tient vraiment à apprendre à voler. À pouvoir faire davantage tout seul. À alléger l’esprit du coq et tout ce qui les enchaîne à leurs propres limites. Il veut être indépendant, que sa couronne de fer ne soit pas un simple ornement. Il veut continuer à la mériter, bien après qu’il sera devenu le meilleur épéiste du monde. Et si, en même temps, il peut participer à faire reluire la couronne du coq de son or jaune si fascinant, il doit y mettre un peu du sien.

Sanji est déjà en train de fumer, soit pour se calmer, soit par nervosité, ou les deux, ou autre chose. Zoro commence à remarquer la différence.

« Bon. Tape pas sur le sol, donc. Ça sert à rien. T’as des cuisses plus épaisses que les miennes, c’est pas la force physique qui va te manquer, alors t’occupe pas de ça. Ce qu’il te faut, c’est de la vitesse. »

Zoro se trouve plutôt vif, et il sait sauter dans les airs grâce à une simple flexion. Y ajouter un peu de célérité ne peut pas être si compliqué.

Il frappe de toutes ses forces ; son pied s’écrase encore à terre dans un clang sonore. Le coq l’arrête immédiatement.

« Pas assez rapide. Essaie de taper dix fois d’affilée, déjà. Si tu fais moins, ça crée pas assez de résistance contre l’air. »

Zoro s’exécute. Il saute, utilise cette fois l’autre jambe, mais son pied frappe le sol avant d’avoir atteint les cinq coups. Un deuxième clang résonne.

« Encore. »

L’épéiste grommelle, mais persiste, et se rate de plus belle.

« Encore. »

Clang.

« Encore. »

Clang.

« Encore. »

Zoro sait bien qu’on n’apprend pas ce genre de technique en un jour, mais le coq commence à l’énerver.

« Arrête de me dire ça, j’ai compris ! »

Sanji s’apprête à rétorquer, puis il semble décider de prendre du recul et de le laisser faire. Zoro l’observe s’éloigner et fouiller dans sa pile d’haltères. Bientôt, il en extrait une bouteille de saké en lui jetant un regard plein de jugement, mais au lieu de lui crier dessus parce que « On a un cellier dans l’aquarium, bon sang ! Qu’est-ce que t’es, exactement, un écureuil ?! », Sanji part s’affaler sur un banc.

Il déboutonne sa veste d’un geste nonchalant, desserre sa cravate et défait quelques boutons de sa chemise au passage, la bouteille toujours à la main. Zoro se sent déglutir en l’observant croiser les jambes, son dos puissant enfoncé dans le rembourrage vert et sa tête penchée légèrement en arrière avec une expression hautaine. La couronne qu’il visualise sur les cheveux blonds n’a jamais semblé aussi appropriée qu’en cet instant, et Zoro se dit qu’au lieu de donner des coups de pied dans les airs, il devrait mettre un genou à terre.

Sanji débouche la bouteille dans un mouvement grandiloquent, puis le fixe et lui adresse un petit coup du menton.

« Ben vas-y, puisque tu peux te débrouiller tout seul. En attendant, je pille ta réserve secrète de saké. »

Joignant le geste à la parole, Sanji porte la bouteille à ses lèvres et en prend une grande goulée.

« Haaa… Riche et fruité, fait pour être consommé à température… »

Il s’essuie la bouche sur sa manche, et quelque chose passe dans son regard, une sorte de clin d’œil complice même si le coq n’a pas cillé. Zoro se rappelle de cette conversation, de l’idée que certains alcools se dégustent frais et d’autres non, de tout ce qu’il en a retenu dans l’espoir d’alléger le fardeau de son pair, et de pouvoir partager davantage de choses avec lui.

Ce qu’il a appris du roi qui semble régner jusque dans son antre, avachi sur ses coussins et en train de boire son saké, n’a rien changé à l’amour qu’il lui porte. Cela ne l’a pas même renforcé, parce que tous ces détails ne sont que des informations, et de quelles informations Zoro a-t-il besoin lorsque lui et Sanji savent déjà tout de ce qu’il y a dans le cœur de l’autre ?

Zoro se demande un instant si Sanji a compris qu’il règne désormais dans le sien.

« Déjà fatigué ? Si tu te dépêches pas, t’auras pas de saké. »

Le roi étalé sur sa banquette le toise de son regard suffisant, et Zoro ne veut qu’une chose : se jeter sur lui, voler sa bouteille et l’embrasser à pleine bouche.

Il se secoue, fixe ses pieds, puis se concentre sur sa tâche.

Une heure après, il a à peine réussi à donner un coup de pied supplémentaire, et Sanji a terminé sa bouteille sans lui. Il se lève et s’étire.

« Bon, je vais dormir un peu. On pourra reprendre plus tard. »

Zoro hoche la tête. Il n’est pas de garde cette nuit-là, mais ils n’ont pas d’horaires stables, aussi il profite de sa solitude pour retourner à son entraînement habituel.


Zoro est toujours coincé à cinq coups de pied.

« Imagine qu’il y a une marche invisible et qu’elle va disparaître entre chaque coup que tu donnes », lui a dit Sanji, tout en vidant une nouvelle bouteille de sa réserve, et Zoro commence à se dire que choisir le nid-de-pie comme lieu d’entraînement était une mauvaise idée.

Le coq a utilisé d’autres images sans succès. Zoro se sent plus lourd que jamais, avec ce concept pourtant si simple qu’il ne parvient pas à appliquer. Des souvenirs sombres de ses épreuves face à Mihawk passent parfois devant ses yeux. Cependant, Sanji n’a pas son aura froide et contrôlée, et Zoro se replace vite dans une réalité faite de feu et d’or.

Ils se disputent toujours à un moment donné, se battent un peu, puis Sanji finit par s’éclipser quand il a décidé qu’ils en ont assez fait.

Ils n’ont pas pu s’adonner à leur petit jeu aussi souvent que Zoro l’aurait souhaité ; parce qu’ils n’ont toujours pas d’horaires stables, mais surtout parce que l’aventure ne prévient pas, Luffy encore moins.

Sanji, toutefois, a eu le temps de vider sa réserve secrète d’alcool et n’a désormais plus d’outil pour le faire chanter gentiment. Il semble réfléchir tandis que l’épéiste persiste à abîmer le même emplacement métallique sur le sol du nid-de-pie.

Zoro admire Sanji tandis que celui-ci l’observe, concentré, le pouce sur le menton. Ses cheveux blonds reflètent la lumière mieux que n’importe quelle couronne, et la couronne elle-même devient auréole alors que le soleil de l’après-midi les baigne dans son halo éblouissant. Il a l’air si loin, si grand, l’homme dans la paume duquel dansent des émotions que Zoro n’aurait jamais cru ressentir pour personne…

Zoro déteste un peu le pouvoir que Sanji a sur lui, mais à chaque fois qu’il envisage de le rejeter, l’amour du coq lui rappelle qu’il n’est pas capable de s’en servir contre lui. Sanji n’utilise pas l’amour des autres, il se contente de les laisser faire ce qu’ils veulent du sien. Zoro le fixe toujours. Il voudrait l’atteindre, le toucher, lui montrer ce pouvoir avec lequel Sanji ne fera rien.

Il y a désormais deux rois dans la vie de l’épéiste : celui qui porte ses rêves, et celui qui porte son cœur. Zoro ne souhaite qu’une chose depuis qu’ils règnent en lui : les porter lui aussi.

Enfin, le roi de son cœur se lève, les sourcils froncés. Il s’approche, les yeux fixés sur ses jambes.

« Je peux ? » demande-t-il.

Zoro ne comprend pas pourquoi un roi demanderait l’autorisation à qui que ce soit. Luffy n’a jamais demandé, le coq devrait avoir la même prérogative.

« Bien sûr. »

Il n’a même pas remarqué les mains qui hésitent autour de sa jambe.

Le toucher assuré de Sanji brûle sa peau. Une paume se contracte sur sa cuisse, l’autre sur son mollet.

« Essaie encore. Je veux sentir comment tu fais. »

Zoro s’exécute, la pression des doigts du coq l’empêchant de parfaire le mouvement, mais Sanji semble satisfait.

« T’es une vraie brute, c’est pour ça que t’y arrives pas. Essaie d’avoir un geste plus fluide pour frapper plus vite. Tant pis pour la puissance, on verra ça après. »

Oh. Sanji lui propose de se contrôler pour mieux cibler l’objectif. Ça, Zoro sait faire. C’est à sa portée. C’est simple, aussi simple que de trancher seulement ce qu’il souhaite.

Le coup de pied suivant est plus efficace. Il en compte six.

« Ah, on arrive à quelque chose. Je commence à comprendre comment tu fonctionnes, marimo. »

Sanji, cette fois, ne s’éloigne pas. Il s’assied sur ses talons, puis se renverse en arrière sur ses coudes et le fixe d’un petit air mesquin.

« Je t’observerai mieux d’ici. Encore. »

Zoro lui tire la langue, mais il s’exécute.


Zoro finit par atteindre les sept coups de pied. En attendant, il retombe amoureux de Sanji à chaque instant, le couronne à chaque rayon de soleil lui rappelant la beauté intérieure de l’homme, et chérit plus que jamais les moments qu’ils parviennent à partager.

Sanji est un instructeur parfois trop silencieux, qui a du mal à être pédagogue, mais qui convient à Zoro et ses tendances un peu littérales. Entretemps, le coq a appris d’autres choses, et l’épéiste se sent toujours à la traîne alors même que son avis de recherche dépasse largement celui de son pair. Les échanges, cependant, sont de plus en plus fréquents. Sanji sait replacer des os, Zoro réduire des ingrédients en poudre.

L’équipage s’y met à son tour. Nami invente des comparaisons pour l’aider à reconnaître quelques nuages, puis réalise qu’il se débrouille mieux avec les calculs de consistance. Sanji écoute avec avidité. Zoro ignore comment il parvient à tout retenir aussi vite, jusqu’au jour où le coq hurle soudain depuis la cambuse :

« Petits et fermes, denses, laiteux, tendus ! »

Brook éclate de rire et rougit pour de faux, Franky lève un pouce. Usopp avertit Sanji qu’il va se faire éviscérer s’il scande ce genre de chose en public. Toutefois, Zoro a immédiatement compris de quoi le coq les prévient en regardant le ciel que le doigt pâle désigne. Un chiffre flotte dans sa tête, il se précipite vers la douche où Nami s’est enfermée depuis à peine cinq minutes.

« Nami, phosphoronimbus à trois heures ! crie-t-il en ouvrant la porte.

— Ils sont à huit heures, espèce de plante anti-photosynthèse ! » proteste la voix régale de Sanji au loin.

Nami lui lance un savon à la figure, mais elle enfile le premier peignoir venu et, guidés par elle, ils évitent une pluie de lames toxiques. Zoro rejoint Sanji dans la cambuse pour lui apprendre à le traiter de plante anti-photosynthétique.

Une autre fois, Robin s’installe contre le mât du Sunny et déclare effectuer une lecture à voix haute. Le coq se précipite devant elle, s’étale sur le ventre et commence à agiter ses pieds dans les airs, le menton dans les paumes. Zoro le trouve adorablement ridicule et ne résiste pas à lui claquer les chevilles.

Sanji lui rend de petits coups, mais tous deux sont trop respectueux de Robin pour que la rixe se transforme en chahut. Zoro atterrit à côté du coq, et Sanji le laisse là bon gré mal gré. Lorsqu’il s’éveille quelques heures plus tard, l’épéiste a la tête pleine de dignes Nefertari luttant contre l’envahisseur. Ses oreilles, elles, sont emplies de ronflements familiers, aussi proches qu’ils l’étaient autrefois sur le tapis du Merry, quand ils découvraient encore à quel point il leur était impossible de rester en place même au plus profond de leurs rêves.

Il ignore ce qu’ils pouvaient bien être en train de faire comme idioties pour s’être retrouvés dans cette position, mais Sanji est toujours étalé sur le ventre, les jambes et les bras écartés telle une pauvre étoile de mer échouée. Et Zoro a la tête calée dans le creux de son dos.

Sa main tient encore une cheville, un genou noir menaçant ses côtes, mais l’épéiste ne s’attarde pas longtemps sur cette énième preuve de leur antagonisme inné. Non. Zoro s’attarde sur le fait que Sanji, comme lui, ne dort jamais sur le ventre.

C’est une posture vulnérable, une invitation à être poignardé dans le dos, et ils sont tous deux trop sur leurs gardes pour se laisser aller à cette faiblesse, même dans leur sommeil.

Zoro observe le visage à moitié mangé par l’herbe, imagine la couronne tombée un peu plus loin et veut la remettre sur le front doré. Cela n’a pas de sens, alors il se redresse dans le but de dégager une mèche de cheveux à la place.

Au même instant, Sanji ouvre l’œil, stoppant son mouvement net.

« On va t’entraîner ? » demande la voix enrouée de sommeil, mais déjà enthousiaste à l’idée que son propriétaire puisse jouer les instructeurs.

Zoro grogne en réponse. Ils se dirigent tous les deux vers le nid-de-pie.

Sanji s’installe à terre, comme toujours, avec ce petit air nonchalant que Zoro voudrait effacer de son visage en l’agressant ou en l’embrassant, il ne sait plus trop. Mais il commence tout juste à refaire la réserve de saké dans son trou d’écureuil, et il aime la proximité du coq, alors il reprend ce stupide exercice qui laisse des traces lisses sur le métal du sol.

Zoro frappe et frappe encore, sans succès. Il a bien essayé d’y appliquer moins de force encore, mais avec moins de force, il n’est plus aussi rapide. Tout cela commence à le frustrer. Il tente cependant de garder sa concentration. Il devrait savoir faire, il est plus fort que ça. Il est habitué à mettre du temps à maîtriser certaines techniques parce que c’est ainsi qu’on apprend, lentement, sûrement…

Mais plus il attend, plus il se sent distancé par Sanji quand bien même ils partagent désormais toutes ces autres choses et peuvent se seconder mieux que jamais. Zoro veut pouvoir voler. Zoro veut pouvoir porter Sanji en plus de toutes les autres choses qu’il porte, comme Sanji peut le porter en plus de toutes les autres choses qu’il porte. Rien n’est un poids mort quand l’autre peut le soulever aussi.

Sanji remarque sans doute sa frustration, car il se redresse et s’agenouille devant lui, comme pour l’étudier davantage. Le coq est rapide. Zoro ne comprend pas immédiatement son intention.

C’est seulement lorsqu’il voit la main pâle étalée sous sa semelle qu’il a un moment de panique, un millième de seconde d’hésitation avant de tordre ses muscles pour sauver les précieux outils du roi qui trône à ses pieds. La botte esquive juste à temps, forçant un dernier sursaut rapide qui arrache un petit cri vainqueur au coq.

« Ha ! Huit ! »

Zoro n’a pas le temps de se réjouir. Il se penche et saisit le col de Sanji, furieux et dépassé.

« Bordel, coq, me refais jamais ça ! »

Sanji, au lieu de lui grogner dessus en réponse, éclate de rire.

« Marimo, tu l’as eu ! Enfin ! » insiste-t-il pour se défendre.

Zoro se sent plus furieux encore. Il sait que la colère provient souvent d’autre chose, cependant, et le fait que Sanji soit si calme face à lui le pousse à se questionner plutôt qu’à s’énerver. Il réalise qu’il a eu peur. Peur pour le coq, Sanji, l’aile qui porte tout ce qu’il ne peut pas porter, le roi qui règne dans son cœur sans même en avoir conscience.

« Tu peux pas te mettre en danger comme ça, coq. Pas pour rien… » s’entend-il gémir en fixant le visage rayonnant, qui perd soudain de sa superbe en le voyant si déstabilisé.

Zoro le lâche et se détourne, gêné par la vulnérabilité qu’il vient de dévoiler.

« Je croyais qu’on avait dépassé ça. »

La même main qui s’est offerte à sa botte tombe sur son épaule et le force à regarder de nouveau Sanji. Le coq se tient droit, digne comme le roi qu’il est, ouvert et bienveillant comme l’homme qui règne sur son cœur. Il a l’air surpris, à la fois touché et dérouté.

« Mais Zoro, c’était pas un risque. »

Il semble si sûr de lui, ce hors la loi de conte de fées, ce pyromane innocent, ce roi qu’il a seul couronné… Si sûr de lui, mais encore plus de Zoro lui-même…

Alors, l’épéiste comprend pourquoi le coq a pu s’endormir dans cette position si inhabituelle, et pourquoi son mouvement, pourtant discret, l’a éveillé immédiatement. Il comprend pourquoi Sanji n’a pas hésité à mettre sa main en danger sous son pied maladroit, pourquoi il était si sûr que cela ne présentait aucun risque pour lui. Aucun risque pour son rôle en tant qu’aile du roi des pirates.

Sanji lui fait confiance.

Sanji lui fait tellement confiance qu’il a risqué sa main pour qu’ils puissent un jour voler ensemble.

Zoro le sait, pourtant, mais d’ordinaire, il n’en a que rarement la preuve. Ils n’ont pas besoin de ces mots, de ces actes. Ce sont des certitudes si ancrées qu’elles se sont tissées dans leur personnalité et leurs réflexes, tout comme Zoro commence à appeler Sanji « roi de mon cœur » dans le secret de celui-ci et se rend compte qu’il le regarde comme tel.

Toutes les émotions qui se tordaient en lui et qu’il avait tant de mal à identifier s’apaisent d’un coup. Elles laissent place au soulagement, à la satisfaction, à la fierté. Zoro éclate de rire à son tour, se plaquant la main sur le front.

« Bordel, coq. Je pourrais t’embrasser, là ! »

Le bruit de quelqu’un qui s’étouffe résonne dans la pièce, et Zoro, qui traite son affection pour Sanji comme une évidence, met un moment avant de se rendre compte que c’est à cause de ce qu’il a laissé échapper.

Sanji tousse encore bien après que Zoro a repris son sérieux. L’épéiste le fixe de son meilleur air gouailleur. Il n’a pas honte de ce sentiment qui lui a donné de si belles opportunités, qui l’a poussé à se surpasser et à devenir meilleur à tant d’égards. Au contraire, il réalise qu’il en est fier, et que s’il était agréable, bien au chaud au creux de son cœur, le verbaliser par le biais de ses désirs lui donne une nouvelle consistance, une puissance inégalée qui va le porter aux nues d’une façon ou d’une autre.

N’est-il pas naturel de vouloir être à la hauteur de son roi, après tout ? Ce que Zoro fait pour Luffy a toujours bénéficié à Sanji, tout comme ce que Sanji fait pour Luffy lui a toujours bénéficié à lui. Qu’en est-il de ce qu’il fait pour le coq, désormais ? Qu’en sera-t-il de ce qu’il fera par amour pour lui, s’il décide de le montrer davantage ?

Sanji, de son côté, fixe son expression suffisante comme si elle révélait une réalité trop absurde pour sa psyché.

« Attends, tu… T’étais sérieux ?! »

Sa paupière tombante se soulève, lui donnant un air plus jeune qu’il laisse paraître lorsqu’il sourit au monde, même à lui, et Zoro décide qu’il a d’autant moins à se cacher si cet amour peut libérer Sanji des soucis qu’il porte sur son masque trop adulte.

L’épéiste croise les bras et hoche la tête avec un rictus mesquin.

Le coq, face à lui, sort distraitement une cigarette qu’il cale entre ses lèvres par réflexe et oublie d’allumer. Il le fixe, comme si son cerveau s’était mis à tourner à l’envers et qu’il était pris d’un vertige à la sensation.

Zoro ne comprend pas ce qui peut être si difficile à saisir : Sanji a toujours eu une place spéciale à ses côtés, quelles que soient les émotions qui les lient. Sanji a toujours régné aux côtés du roi des pirates, roi lui-même sous sa couronne dorée, grand, légitime. Zoro n’a jamais eu besoin de le lui dire parce que pour lui, c’est une évidence. Sanji est le seul qui peut nourrir l’ambition de son capitaine et, par conséquent, la sienne.

Mais Sanji a du mal avec les démonstrations d’affection de la part de ses camarades masculins, aussi Zoro conclut qu’il n’a aucune idée de comment réagir. Il s’attend à son ire gênée habituelle, ce rejet systématique, cette façon pour le coq de se protéger d’il ne sait quoi.

« Je… vais avoir besoin de temps pour réfléchir », articule enfin Sanji en allumant sa cigarette.

Il a retrouvé son expression nonchalante, sans même passer par la colère. Zoro ignore quoi faire de ce calme déroutant. La réplique non plus n’a rien à voir avec ce à quoi il s’attendait. Il interroge immédiatement, surpris :

« Réfléchir ? À quoi ? »

Sanji lui jette un coup d’œil fatigué. Il s’accroupit à nouveau devant la zone que les bottes de Zoro ont usée à force d’entraînement.

« Ben… au fait que tu veuilles… m’embrasser », bafouille-t-il.

Il s’agenouille, puis pose cette fois ses deux paumes sur les traces noires. D’un haussement de sourcils, il fait comprendre à Zoro qu’il l’invite à reprendre l’exercice.

« Pourquoi ? » demande celui-ci, hésitant au-dessus des doigts pâles tandis que Sanji lève les yeux vers lui.

Le mouvement déclenche un étrange battement de cœur, une double sensation qui donne à Zoro l’impression de pouvoir voler : Sanji lui fait tellement confiance qu’il ne regarde même plus ses mains, trop certain que Zoro ne saurait les écraser, et Sanji est à genoux devant lui comme il ne devrait jamais l’être, parce que Sanji est un roi, mais Sanji n’est pas le genre de roi qui accepte un trône pour se transformer en tyran. Sanji est au service de son peuple. De ses pairs. C’est pourquoi il est à genoux devant lui alors qu’une part de Zoro trouve le geste si inadéquat pour le statut qu’il lui a conféré dans son cœur.

« Parce que… Parce que je sais pas si j’ai envie que tu m’embrasses. »

C’est une telle évidence que Zoro la traite sur le ton de la conversation, reprenant ses coups de pied dans l’air sans plus les compter. Son objectif est unique : tenir assez longtemps pour que le coq puisse retirer ses mains. L’une, puis l’autre, et ainsi de suite jusqu’à ce que son mentor soit satisfait.

« Pourquoi t’aurais envie ? » demande-t-il donc en bondissant une fois de plus.

Zoro, la tête baissée, voit Sanji écarquiller les yeux. Ses doigts dansent sous ses semelles, glissant sur le métal à un rythme saccadé. Ils esquivent pour mieux se replacer, et Zoro n’est pas sûr que Sanji ait continué à compter. Cependant, il trouve le challenge trop intéressant pour ne pas y souscrire.

« Mais pourquoi tu m’as dit ça, alors ? » interroge le coq.

La question le prend de court.

« Euh. Parce que j’avais envie de te le dire ? »

Il hésite seulement parce qu’il a l’impression que ce n’est pas la réponse attendue par Sanji. Le coq pousse un soupir, grommelle quelque chose à propos de ses inaptitudes sociales, mais explique :

« Marimo… quand on dit ça à quelqu’un, en général, c’est parce qu’on veut aussi le faire. »

Entre deux séries de sept ou huit, Zoro expire :

« Hein ? »

Sanji baisse les yeux de temps à autre, juste un peu, de quoi voir alors qu’il peut sentir, ou bien de quoi compter parce qu’il s’est rappelé que c’était le but de la manœuvre.

« Est-ce que t’as envie de m’embrasser ? » insiste Sanji d’un ton agacé qui lui sied bien mieux.

La fumée de sa cigarette brouille son regard vague, le teintant d’un gris métallique qui ne lui sied en revanche pas du tout. Zoro préfère la couronne dorée sur son crâne, et la façon dont les lèvres bougent et se tendent pour aspirer le tabac avant de le recracher dans une expiration envoûtante.

« Ben oui, je viens de te le dire », affirme-t-il, parce que cela fait longtemps que c’est une évidence.

Parce que Sanji est le roi de son cœur, et que son cœur bat à la seule idée qu’ils sont en train de discuter de s’embrasser.

Sanji lève son œil et son menton dans un geste presque indécent, comme si être agenouillé devant lui et le regarder depuis le sol n’avait rien enlevé à sa superbe de roi. Il semble soudain accepter que Zoro ne s’est jamais considéré au-dessus de lui, et qu’en cet instant, c’est lui, avec son avis de recherche inférieur, qui a l’aval, le contrôle, la valeur supérieure.

La voix suave le pousse vers une conclusion à laquelle Zoro n’a pas songé, tendue :

« Et la raison pour laquelle tu le fais pas, c’est… ? »

Cette fois, Zoro doit s’arrêter pour réfléchir. Sanji s’assied sur ses talons, les avant-bras sur le haut de ses cuisses. Il ressemble à quelqu’un resté trop longtemps en seiza. Zoro pouffe, mais rire ne l’aide pas à trier ses pensées.

Il a envie d’embrasser le coq. Il en a envie depuis il ne sait même plus quand. Pourtant, il n’a jamais songé à manifester ce désir, comme si c’était inutile, comme s’il était voué à ne pas aboutir parce que… Oh. Il fait claquer son poing gauche dans sa paume droite, la bouche ouverte.

« Parce que je sais que toi, t’en as pas envie. »

Sanji termine sa cigarette, puis l’écrase lentement dans son cendrier de poche. Il détourne le regard lorsqu’il répond :

« Et moi, ce que je te dis, c’est qu’il faut que je réfléchisse parce que je sais pas si ça me plairait ou pas. »

Une étrange euphorie saisit Zoro sans qu’il puisse l’identifier. Intrigué, il demande immédiatement :

« Comment ça, tu sais pas ? »

Sanji est parfaitement à l’aise en seiza et ne bouge pas d’un membre, comme si raisonner était un peu trop simple pour lui, comme s’il n’était aucunement angoissé par la situation, et Zoro réalise que c’est encore cette confiance aveugle, entre eux, qui empêche le coq de paniquer.

« C’est la première fois que quelqu’un me dit ça. Je sais pas comment réagir », explique Sanji, le regard dans le vague.

Zoro décide qu’il ferait mieux de s’asseoir aussi pour terminer la conversation. Il s’effondre devant le coq, en tailleur, tout en marmonnant sa surprise :

« Toi ? Je t’ai vu embrasser un tas de filles, coq… »

Sanji pousse un soupir, puis s’assied en tailleur à son tour. Il a l’air plus détendu encore, sans doute parce que Zoro s’est placé à sa hauteur et lui a ainsi montré qu’il ne le jugera pas.

« Mais c’est toujours moi qui prends l’initiative, explique Sanji. Personne m’a jamais dit vouloir m’embrasser. J’ai toujours… c’est toujours moi qui demande. »

Quelque chose en Zoro se met alors à bouillonner, une colère sourde qui provient d’autre chose, d’une douleur qu’il associe à la souffrance de ses pairs, celle qu’il ressent par procuration, sans contrôle, et qui lui fait peur et le pousse à vouloir les saisir dans ses mains, les recouvrir de ses paumes et ne les libérer de leur cocon de chair que lorsqu’il sera certain que rien ne peut leur arriver.

Il sait que Sanji ne se permet de réclamer de l’amour qu’auprès des femmes. Il sait à quel point il en a besoin et à quel point il fait tout pour l’obtenir. Il sait que Sanji n’est pas juste un coureur de jupons, mais plutôt un amant, un homme dont les fantasmes sont faits aussi bien de sexe débridé que de romances chevaleresques quasi platoniques.

Sanji demande par nécessité, et c’est sans doute à cause de cette nécessité qu’il n’a jamais reçu de proposition, en dehors de celles qui les font rire et embarrassent le coq – ils ignorent pourquoi Sanji attire les cougars à l’opposé de ses goûts personnels, mais ils ne se privent pas de se moquer de lui. Cependant, même celles-ci ne semblent pas avoir été aussi directes que Zoro, ou bien beaucoup plus – trop.

L’épéiste en tire une forme de satisfaction et d’orgueil, bien qu’il trouve navrant le fait que Sanji ne reçoive pas autant d’amour qu’il le mérite.

À cet instant, Zoro voit le petit sourire fier au coin de la bouche du coq, et il comprend son hésitation en même temps que le dilemme auquel Sanji fait face, eut égard à ses expériences passées et son éternel besoin d’affection. Il interroge :

« Donc… ça te fait plaisir que je veuille t’embrasser alors que t’as rien demandé ? »

Cette fois, Sanji rougit.

« Ben… oui. Un peu. C’est… C’est flatteur. Que tu veuilles de moi. Toi, surtout. T’es tellement… désintéressé. J’ai l’impression d’être une exception.

— Tu l’es », rétorque immédiatement Zoro, dont l’absence d’attirance romantique n’est effectivement plus à prouver.

Tu l’es, roi de mon cœur, s’entend-il réciter dans sa tête tel un mantra.

Sanji écarquille les yeux et le fixe intensément, cherchant une faille qu’il ne trouvera pas.

Enfin, il secoue la tête et bafouille :

« Merde, je… OK. Je vais sérieusement réfléchir… »

Zoro hausse un sourcil, incapable de saisir pourquoi Sanji aurait besoin de réfléchir à cela. Ils sont toujours Zoro et Sanji, les ailes du roi des pirates, faux rivaux, vrais amis, antagonistes par plaisir et complices par confort.

« Parce que je veux pas te dire oui si c’est juste pour flatter mon ego », achève Sanji, qui semble avoir compris que la réflexion de Zoro, elle, n’est pas allée jusque-là.

C’est au tour de l’épéiste de s’étouffer.

« Tu… quoi ?! »

Quoi ?!

« T’as vraiment pensé à me dire oui ?! » s’exclame Zoro, sidéré.

Sanji redevient nerveux et s’allume une autre cigarette. Pour se donner une meilleure contenance, il applique le ton agressif que Zoro a utilisé, parce que tout est plus facile quand ils font semblant de se disputer.

« Ben oui, pourquoi ?!

— Mais tu… pourquoi tu voudrais bien ?! » s’étonne encore Zoro.

Il n’a même pas envisagé la possibilité que Sanji puisse être d’accord. Il était à l’aise avec l’idée de vénérer le roi de son cœur à distance, bien qu’un peu plus près qu’avant, juste de quoi recevoir un ou deux rayonnements de sa couronne dorée et se baigner dans leur chaleur.

En face de lui, Sanji prend sa tête dans ses mains. Ses joues sont plus rouges que jamais, et il poursuit en criant pour mieux cacher ses émotions :

« Parce que… Parce que t’es toi, OK ?! T’es un imbécile, mais tu fais partie de l’équipage et je… »

Il bafouille, mais semble décider qu’il doit à Zoro l’honnêteté la plus totale, après avoir reçu une telle confidence.

« Je t’aime autant que j’aime tous les autres. T’es un type incroyable, un bon ami, une bonne personne, tu sais ce que tu veux, t’es prêt à tout pour tes pairs, et en même temps t’as l’air tellement inaccessible… »

Zoro se dit que c’est Sanji qui a l’air inaccessible, avec son amour radieux et sa couronne de roi, mais le coq termine :

« … n’importe qui rêverait de t’embrasser ne serait-ce que pour savoir ce que ça fait ! »

Sanji semble découvrir l’idée, comme si elle ne lui avait jamais traversé l’esprit avant que Zoro ait manifesté son désir, et celui-ci ne peut pas l’en blâmer.

S’embrasser, ce n’est pas grand-chose, non ? C’est juste un geste parmi tous ceux qu’ils s’adressent déjà, un contact entre deux bouts de peau comme cela arrive tous les jours, une démonstration d’affection à laquelle ils n’ont jamais songé parce qu’ils ne l’associent pas à leur dynamique. Mais s’ils en ont envie tous les deux, pourquoi pas ?

Cependant, Zoro a conscience que Sanji ne voit pas les choses de la même façon. D’abord, Sanji perçoit sûrement les baisers comme un acte d’amour romantique, comme un rapprochement charnel, un petit moment de douceur volé à leur monde brutal. Tout cela, Zoro pense pouvoir le fournir si le coq l’accepte de sa part, d’autant que sa tirade vient de confirmer cette impression : Sanji lui-même, malgré son mépris pour la gent masculine, malgré tout ce que l’épéiste représente vis-à-vis de lui et malgré ce qu’ils laissent paraître l’un comme l’autre, prétend que n’importe qui voudrait l’embrasser.

D’ordinaire, Zoro reste froid et incertain face à ce genre de déclaration. Il ne sait pas quoi en faire. En revanche, dans la bouche du coq, c’est tout de suite un compliment auquel il se doit de réagir.

Il s’autorise un sourire carnassier, parfaitement hautain, la tête relevée et le regard bas.

« Je crois que t’as ta réponse, coq. »

Sanji grince des dents et imite sa posture, les bras croisés, l’air tout aussi suffisant.

« Estime-toi heureux que j’envisage seulement de t’embrasser, marimo-kun », grogne le coq en insistant sur le surnom affectueux pour bien lui faire comprendre qu’embrasser une espèce d’algue tout juste sentiente est particulièrement bas dans ses standards.

« Comment tu m’as appelé, ero-kappa ?! »

Ils se fusillent du regard jusqu’à être satisfaits, puis Sanji termine sa cigarette et se lève nonchalamment. Il n’a pas besoin de parler : c’est l’heure pour lui d’entamer les préparatifs du prochain repas.

Zoro l’imite, jetant un coup d’œil à la zone sinistrée en forme de bottes avant de pousser un soupir. Plus d’entraînement pour aujourd’hui, il va devoir retourner à ses haltères.

Cependant, il ne résiste pas à provoquer le coq une dernière fois, juste pour le plaisir. Et aussi, peut-être, parce que sa réaction vient d’ouvrir tout un champ des possibles que Zoro n’avait jamais examiné, et qu’il a soudain envie de découvrir.

Il pose sa main sur l’épaule de Sanji comme il le fait parfois, pour l’arrêter ou le soutenir l’air de rien. Puis il se place tout près de lui, le nez à hauteur de sa pommette. Il rapproche son visage lentement, plus que d’habitude. Le regard dérouté du coq se détourne. Des doigts pâles arrachent la cigarette à la bouche pincée. C’est l’autorisation que Zoro attendait.

Alors, l’épéiste plaque ses lèvres sur le bas de la joue boudeuse et y fait résonner un stupide petit baiser. Un bec, comme on dit. La peau est chaude, un peu rêche à cause de la barbe que Sanji rase pourtant chaque jour avec précaution. Il se rend compte qu’il a aimé la sensation. Il a l’impression d’avoir commis une sorte de transgression, mais qu’elle était bienvenue, car le coq frissonne sous sa paume au lieu de se tendre.

Enfin, pour être sûr que Sanji ne se sente pas acculé et ne panique pas comme il a parfois tendance à le faire, Zoro ajoute :

« Tu peux réfléchir aussi longtemps que tu veux, ero-coq. C’est pas grave si t’as pas envie. J’aime bien ce qu’on a. »

Pourtant, Zoro se surprend à se dire que si le roi veut bien le laisser le vénérer d’un peu plus près encore, il s’en accommodera d’autant mieux.


Rien ne semble changer par la suite, sauf les mains que Sanji persiste à placer sous ses pieds lors des rares sessions d’entraînement auxquelles ils s’adonnent. Le temps passe, et Zoro est si frustré de ne pas avancer qu’il donne des coups de pied dans ses propres haltères.

Parfois, Zoro regarde le roi de son cœur et a envie de l’embrasser. Il se demande alors si le coq réfléchit toujours, si tout n’était qu’un rêve, ou si Sanji refuse d’en parler parce que ce qu’ils se sont révélé lui fait peur. Cependant, Sanji n’est pas un lâche. Il a du mal à se confier, il est très secret, il a tendance à vouloir résoudre ses soucis lui-même, certes, mais en général, c’est parce qu’il en est capable.

Zoro respecte cette facette de sa personnalité, d’autant plus que lorsque le coq se sent dépassé, il sait aussi appeler à l’aide. Alors il passe à autre chose, s’amuse de voir Sanji gêné quand il surprend son œil unique fixé sur lui de façon un peu trop intense, en joue de temps à autre, mais sans insister, pour ne pas brusquer son pair. Pour lui assurer qu’il aime ce statu quo entre eux et lui montrer qu’il n’a pas à changer de comportement à cause de ses envies… et peut-être de son attraction, réalise-t-il au bout d’un moment. Car le coq n’est pas aveugle non plus, pas après ce que l’épéiste a dévoilé, et s’il semble avoir du mal à y croire, il en constate trop la preuve, désormais, pour passer outre. Sanji sait à quoi ressemble l’attirance, la fascination, l’amour. Et Zoro finit par comprendre que si le coq n’est pas réceptif à son affection, ce n’est pas parce qu’il la cache, c’est parce que Sanji ne parvient pas à accepter qu’on puisse l’aimer aussi fort que Zoro l’aime. Qu’on puisse le percevoir comme ce troisième roi qui règne sur les cœurs et qui a conquis le sien sans même avoir à se battre.

Alors, Zoro persiste dans ses attentions, et peut-être, peut-être, Sanji se laisse-t-il un peu aimer, un peu cajoler à distance, un peu convaincre que Zoro est fasciné par lui et tout ce qu’il fait, car un jour, il débarque dans le nid-de-pie et lance :

« Marimo ! On va essayer un truc. »

Zoro s’apprête à protester au surnom, mais Sanji l’attrape par le poignet et le tire à sa suite jusqu’à la trappe. Arrivé là, il passe son bras sous son aisselle, cale sa main autour de ses côtes et souffle :

« Accroche-toi. »

Puis, avant que Zoro ait pu réagir, il saute dans le trou.

L’épéiste a tout juste le temps de serrer l’épaule du coq sous ses doigts. Il sent l’air battre leurs vêtements, leur propre poids les attirer vers l’herbe du Sunny. Soudain, il y un bruit de choc, une résistance. L’air cesse de claquer autour de lui, ils échappent à la gravité. Le buste de Sanji est chaud contre le sien, et bientôt, ils s’élèvent dans les cieux, portés par le sky walk du coq.

Arrivé à une hauteur improbable, Sanji transforme ses mouvements. Ils deviennent moins puissants, plus mesurés, comme le battement de membres qui tentent de garder un corps à la surface de l’eau. Zoro se sent lourd, mais Sanji flotte dans l’air et, comme toujours, il peut se raccrocher à lui.

« Dis, t’as toujours envie de m’embrasser ? »

La question lui paraît si hors de propos qu’il manque de lâcher son support. Le coq en profite pour se tourner vers lui dans une posture presque embarrassante tant ils sont proches. Zoro se demande même comment une telle proximité peut ne pas gêner Sanji.

Celui-ci hausse ses sourcils, un petit air facétieux ornant ses traits, son regard teinté d’une sorte d’espoir qu’il n’a jamais dirigé vers lui. Hypnotisé par la radiance de ce faciès couronné d’or, Zoro hoche la tête fermement et grogne son assentiment. Il ne parvient pas à imaginer un jour où il pourrait ne pas avoir envie d’embrasser Sanji.

Alors, le coq avance son visage vers lui et plaque sa bouche contre la sienne. Comme ça. Sans autre préambule. Sans hésitation. Les lèvres de Sanji sont tout contre les siennes, tendues dans un baiser, et Zoro, qui règne pourtant sur son propre monde, se sent plus grand, plus ambitieux et plus important que jamais. Il se sent plus léger, plus puissant, plus libre. Il se sent pousser des ailes.

Les lèvres sont rêches, conséquences des coupures dues à leur dernière aventure et des tics nerveux du coq. Le bouc le chatouille, la moustache le pique, mais Zoro veut rester collé aux lèvres du roi de son cœur toute son existence s’il le peut, car ces sensations proviennent de Sanji, et la certitude de cette identité lui rappelle qu’il n’a jamais ressenti cela pour personne d’autre, et le pousse à décider que même si c’était possible, il ne le souhaiterait pas. Il veut aimer Sanji pour le reste de sa vie. Il ne veut pas que qui que ce soit d’autre devienne le roi de son cœur.

Tandis qu’il approche de l’expérience de mort imminente, le coq s’écarte et lui adresse son petit sourire satisfait. Dans les pupilles passe une lueur joueuse, sur les joues rôde une teinte chaude et trop innocente pour être honnête.

Alors Sanji, son meilleur rival, son équilibre instable, l’aile qui bat à l’opposé de lui, l’homme qui porte tout ce que Zoro ne peut pas porter, le seul être qui peut porter Zoro lui-même… le lâche dans le vide.

Zoro se sent flotter un instant comme si la gravité voulait faire de l’humour. Il émet un bruit de déglutition ratée, claque des dents, puis la gravité l’emporte dans un rire qui sonne comme la voix suave et claire de Sanji.

Son propre cri résonne derrière lui tandis qu’il prend de la vitesse. Il songe à ses katanas pour ralentir la chute, à la puissance de ses cuisses qui peuvent probablement amortir le choc, mais à cette distance, il risque de briser le Sunny en atterrissant. Il songe à l’océan autour du navire, à s’écarter pour que les flots l’accueillent douloureusement. Ce ne sera jamais que quelques côtes cassées, s’il parvient à bien amerrir. Il pourrait se positionner pour plonger. En parlant de ralentir la chute, il pourrait même frapper l’air comme le coq, voir si cela aide, voir si peut-être, dans l’urgence, il est capable d’atteindre ces dix fichus coups de pied qui ne décollent pas, et…

Mais n’est-ce pas exactement pour cette raison que Sanji l’a emmené là-haut ?

Zoro se serait traité d’imbécile s’il était certain de ne pas en être un.

Il se positionne debout, son yukata claquant au vent, et appuie sur le vide aussi vite et aussi puissamment qu’il le peut. Sept fois. Sept fois seulement alors qu’il parvient toujours à esquiver huit fois les mains du coq dans le nid-de-pie. Zoro serre les dents de frustration et recommence. Encore. Une autre fois. Il ralentit, incapable de décoller pour autant. L’herbe du Sunny apparaît sous ses pieds, trop vite pour qu’il ne s’y écrase pas sans causer de dégâts.

Le bruit familier de chaussures vernies fendant l’air le détourne immédiatement de son inquiétude : Sanji est là, rôdant autour de lui en attendant qu’il trouve ses marques, qu’il fasse ses essais et débloque ce quelque chose qui se refuse à lui.

Le coq se rapproche et se glisse sous son bras, pouffant toujours, puis ils se posent avec douceur sur le pont de leur navire.

« Encore ? » demande-t-il avec son petit air mesquin qui rappelle à Zoro comment la blague a commencé, là-haut, avec l’impression de voler parce que le roi de son cœur l’a…

« Encore, ouais. »

Il lui faut une seconde à peine pour se tourner vers Sanji, saisir son visage à deux mains et écraser ses lèvres contre les siennes comme s’ils étaient encore au bord du vide et allaient y tomber ensemble.

Sanji a un mouvement de recul, surpris par la passion dévorante qui s’oppose à son chaste baiser romantique, mais il revient à la charge avec la même fougue, parce qu’il fallait bien un autre roi pour trôner aux côtés de Luffy et Zoro, et que Sanji est toujours à leur hauteur à sa façon, quand bien même il n’a jamais voulu de la moindre couronne.

Zoro caresse la mâchoire un peu rugueuse, les pommettes rondes, les cheveux dorés. Sanji glisse ses bras autour de ses côtes, juste sous ses aisselles, puis serre à lui faire mal. Zoro se sent décoller de nouveau.

Le bruit des chaussures du coq qui résistent au vide retendit à ses oreilles. Ce n’était pas une métaphore : Sanji les a renvoyés dans les airs, et ils flottent désormais au milieu des nuages et du vent, plaqués l’un contre l’autre comme s’ils venaient de se trouver après une vie d’errance. Zoro se noie dans le souffle du coq comme s’il en avait besoin pour respirer, Sanji dévore sa bouche comme si Zoro seul pouvait le rendre à satiété.

Ils tombent en croyant voler, leurs deux corps malmenés par l’atmosphère qui les allonge dans son lit trop léger. Ils sont parfois l’un au-dessus de l’autre, puis ils s’écartent un peu et roulent dans les embruns sans jamais se lâcher pour autant. Leurs vêtements claquent comme s’ils se battaient. Ils finissent la tête en bas et s’embrassent encore à pleine bouche, parce que tomber ensemble ressemble plutôt à voler.

Zoro ne croit toujours pas à sa chance lorsque Sanji les fait atterrir avec la même délicatesse que précédemment : le roi de son cœur l’a embrassé. Plusieurs fois. Il se tient contre lui, tout près, son front plaqué sur le sien, et il rit.

« Pas cet encore là, crétin ! »

Zoro lit sur son visage l’étonnement, la joie, le plaisir d’être aimé et de pouvoir le rendre. Alors, pour la première fois de son existence, Zoro renonce de lui-même à son entraînement et se jette sur le coq.

« Me dis pas que ça t’a déplu. C’est toi qu’a décollé », gronde-t-il entre deux nouveaux baisers.

Ils s’embrassent si bien qu’ils finissent par en faire un jeu, puis un défi, et la séance de bécotage se transforme en rixe avant même qu’ils ne s’en rendent compte.

Au milieu des cris, des insultes et des provocations, une sorte d’entente passe entre eux, une discussion plus profonde qu’il n’y paraît, faite de « Je t’embrasse si je veux, quand je veux ! », de « Si tu te mets en travers de mon chemin, je te bute ! » et de « Je t’attends ! » tous aussi évidents les uns que les autres.

Zoro veut voir Sanji flirter et inviter des filles dans les champs si l’occasion se présente, parce qu’il est naturel que les rois aient plusieurs sujets. Sanji veut savoir que les sentiments de Zoro ne l’enchaîneront pas, parce que les épéistes ambitieux ont autre chose que des cœurs à conquérir. Ils veulent assouvir leurs désirs sans contrainte, et ils veulent être sûrs de laisser à leur pair la liberté d’en faire autant.

Bientôt, ils sont encore lovés dans le ciel, serrés l’un contre l’autre. Ils s’embrassent, se grognent dessus, puis Sanji lâche de nouveau Zoro dans le vide.


Zoro ne compte plus le nombre de fois où il est tombé dans le vide et s’est senti pousser des ailes en embrassant Sanji.

Il n’a toujours pas abandonné l’idée de voler aux côtés du coq, même s’il sait compenser avec ses propres techniques. Il refuse de croire qu’il n’a aucun talent pour une compétence que ces imbéciles du CP9 avaient tous acquise, et il refuse de ne pas arriver à quelque chose.

Il est presque en colère contre lui-même et son corps récalcitrant, mais toutes les séances de vol sont ponctuées de baisers et se terminent soit par une rixe, soit par une entrevue autrement plus privée, soit les deux, et Zoro ne peut pas se plaindre quand Sanji a toujours été la personne idéale pour l’aider à passer toutes ses frustrations.

Le coq, pour sa part, n’a même pas paniqué le jour où l’équipage les a trouvés en train de rouler sur l’herbe en se disputant, les coups alternant avec les baisers. Quelqu’un a posé la question qui brûlait toutes les lèvres. Sanji a dit : « Je fais une exception pour lui parce qu’il fait une exception pour moi. »

Luffy a reformulé : « T’es trop bien, Sanji ! Tu peux répondre à la façon dont on t’aime. »

Le coq a rougi. Les autres ont théorisé des choses incompréhensibles à propos des exceptions de Zoro, une histoire de connexion, de points communs et d’individus à multiples facettes. Comme quoi il aurait un type, et qu’il aurait besoin de connaître la personne par cœur pour s’y attacher romantiquement. Zoro leur a grogné dessus.

Puis ils ont déliré concernant les exceptions du coq et l’idée que Luffy a lâchée pas si innocemment. « C’est pas seulement parce que c’est Zoro, c’est parce que Sanji a besoin de savoir qu’un homme veut de lui pour vouloir de lui aussi. » Sanji a rougi si fort qu’ils ont dû le faire asseoir. Leur conclusion exposait sans doute trop de ses vulnérabilités.

Ils ont même inventé des mots pour décrire ce qu’il se passe entre eux, et si le coq a semblé écouter, curieux, Zoro s’est endormi au milieu du chahut.

Depuis, peu de choses ont changé pour l’équipage, tant leur dynamique est restée naturelle et évidente à leurs yeux et à ceux de leurs pairs.

Cependant, Zoro est toujours vissé au sol, et Sanji voit bien à quel point il se sent distancé, même si l’avis de recherches de l’épéiste est toujours mieux coté et que le coq en fait une montagne à chaque fois. Pas que Zoro se prive de le mentionner, bien sûr.

Ce jour-là, ils se sont dirigés vers une île à la demande de Sanji – une première. Zoro n’a pas tout suivi – il s’en fiche, tant qu’il peut explorer de nouvelles contrées, se promener dans des lieux qui lui permettront de se dépasser, trancher des choses pour devenir plus fort… et vénérer le roi de son cœur.

Le coq, pour sa part, semble nerveux. Zoro a bien tenté de le faire parler, mais Sanji a prétendu que tout allait bien. Puis il a fumé silencieusement avant d’ajouter d’un ton suffisant et un peu désespéré à la fois :

« Les choses que je fais pour toi, marimo… »

Zoro s’est agacé en entendant le surnom, mais Sanji l’a embrassé pour le faire taire.

Lorsqu’ils parviennent à l’île, l’épéiste a un mouvement de recul. Tout, absolument tout, est rose et couvert d’étranges paillettes. Tout le fait grimacer d’horreur, jusqu’à la montagne en forme de cœur. Voilà une île qu’il n’est pas sûr de vouloir explorer.

Cependant, Zoro n’est pas un lâche, aussi il descend du navire avant même d’identifier la grande silhouette qui les accueille sur le quai. Luffy se jette sur elle en hurlant :

« Iva-chan ! »

Sanji a un frison, s’allume une cigarette, mais suit son capitaine pour se planter devant la… personne qui les surplombe de son énorme tête. Zoro reconnaît sa puissance, hausse un sourcil, entend des falsettos et des gloussements hantés dans le lointain. Usopp déclare fièrement qu’il est malade, Chopper s’en inquiète. Franky les frappe gentiment tandis que Brook pouffe. Robin et Jinbe s’avancent pour saluer « Iva » à leur tour, Nami est déjà en train de griffonner quelque chose dans son carnet de navigation.

Zoro reste près du coq, parce qu’il est toujours un peu raide et qu’il fume un peu trop vite par rapport à ses gestes nonchalants.

Sanji adresse un coup de menton à Iva – Emporio Ivankov, révolutionnaire notoire, parfois « il », parfois « elle », réalise-t-il enfin –, puis ils se toisent comme s’ils étaient prêts à se battre. L’épéiste a un frisson de hâte : il aime voir le coq étaler ses compétences face à de puissants adversaires.

Pourtant, contre toute attente, Sanji se contente de tendre la main. Iva y dépose une paire de chaussures comme Robin en porte souvent, sauf que celles-ci comportent des brides et sont rose fuchsia.

Sanji grimace, ses joues se creusent un peu de désespoir. Puis, sous ses yeux ébahis, le coq se déchausse d’un habile coup de talon et se baisse pour enfiler les escarpins. Lorsqu’il se redresse, il se tient plus droit que jamais. Il dépasse Zoro d’une demi-tête, mais il ne semble même pas prendre le temps de s’en vanter. Il fixe « Iva » d’un regard rebelle, les sourcils froncés, la lèvre pincée dans une expression furibonde.

Zoro a envie de se battre contre lui et de l’embrasser en même temps.

Sanji donne un autre coup de menton, émet un grognement contrarié. Il croise les bras et gronde enfin :

« C’est bon ? J’ai le droit d’être entraîneur sur ton île de merde, maintenant ? »

Iva ricane et pousse un soupir dramatique, le doigt sur la joue, mais acquiesce. Zoro écarquille les yeux en comprenant ce que Sanji implique par là.

« V’es sûr que tu veux pas que mes candies s’en chargent, curly boy ? » interroge le chef des okama en examinant Zoro, qui ne voit pas le rapport entre son entraînement et cette île, cette personne, ces candies

Sanji secoue la tête.

« Non, ça marcherait pas sur lui. J’avais juste besoin de nous mettre en condition. Et de trouver un terrain propice pour la course. »

Les deux hommes se jaugent du regard, Sanji défiant, Iva l’air sceptique.

« Vil est si gay que ça ? » demande enfin le révolutionnaire en se tournant de nouveau vers Zoro.

Sanji pousse un soupir, mais secoue encore la tête. Il est plus nonchalant que jamais, comme s’il tentait de garder son calme.

« Mes camarades ont appelé ça défiromantique. »

Parce qu’il a l’impression que c’est ce qu’il doit faire, Zoro adresse à Ivankov un sourire carnassier, bien sauvage et bien appuyé. Une part de lui veut montrer qu’il est prêt à se battre quoi qu’il arrive, une autre veut assumer ce terme ridicule qu’il a fini par apprécier parce qu’il lui correspond bien, au fond. Une dernière part un peu cachée, un peu hypocrite encore, veut revendiquer sa suprématie pour rassurer le coq, pour rappeler au monde qu’il n’a que deux rois, et que si celui de son cœur est mal à l’aise, il compensera pour lui, comme toujours.

Ivankov le toise, peu impressionné, et commente :

« Oh. Très spécifiquement demi. »

Sanji acquiesce comme s’il l’avait toujours su, mais proteste :

« Lui colle pas d’étiquette, il aime pas ça. »

Zoro n’aime pas qu’on le traite comme une bête de foire, encore moins qu’on soit aussi condescendant avec lui. Cependant, il n’a pas le temps de protester qu’Iva se tourne vers Sanji.

« Et voi, alors ? »

Sanji se redresse davantage encore. Les talons qu’il porte aux pieds crissent sur le sol, prêts à attaquer, à se défendre, à fuir… Zoro n’en est pas sûr, mais il se rapproche imperceptiblement. Iva lui jette un coup d’œil plein de jugement : l’homme l’a percé à jour.

Sanji expire une dernière bouffée de cigarette, clairement agacé.

« Toujours hétéro, merci. Et un autre mot qu’ils font semblant de prononcer comme si c’était facile : homorécipromantique. »

Iva a un sursaut. Ses immenses yeux maquillés se posent sur Sanji, l’examinent de haut en bas, puis se perdent dans le vide, comme si un tas de souvenirs cumulés passaient dans l’esprit de leur propriétaire, faisant soudain sens.

« Ve viens de tout comprendre.

— Ta gueule. »

Zoro lâche un pouffement disgracieux. Au même instant, il sent le coq se détendre à ses côtés, et quelque chose le pousse à lui prendre la main. Sanji détourne la tête, gêné qu’Iva, avec qui il semble avoir un passif conflictuel, constate l’étendue de leur rapport. Le coq a pourtant clairement envoyé un message à Iva pour lui rendre visite, que Zoro visualise à présent :

« Mon imbécile de copain arrive pas à apprendre le sky walk, je peux venir l’entraîner chez toi ? »

Et Iva a accepté, à condition que le coq porte des talons pour pouvoir séjourner sur l’île comme instructeur. Zoro se demande si les conditions étaient semblables lorsqu’ils ont été séparés, et imagine Sanji lutter de toutes ses forces pour qu’on cesse de vouloir écraser cette identité si farouchement revendiquée et si fragile à la fois, ces parts de lui qu’il a passé si longtemps à questionner comme s’il n’avait pas le droit d’être lui-même…

Soudain, Zoro se demande si Sanji sait faire autant de choses parce qu’il s’est cherché, parce qu’il a toujours eu l’impression de ne pas en faire assez, de ne pas être assez, de ne pas pouvoir être fier de ce qu’il est, alors, pour compenser, au lieu d’être, il a fait.

Zoro revoit les raisons pour lesquelles il a commencé à se fasciner pour Sanji, puis se rend compte que même si elles étaient peut-être mauvaises, même si elles touchaient à des aspects du coq que celui-ci déteste peut-être et qu’il aurait mieux valu qu’il ne possède pas, elles n’ont plus d’importance. Zoro aime Sanji. Sanji est le roi de son cœur. Il a l’impression que c’est ainsi depuis toujours. Il n’y changerait rien.

Au même instant, une petite procession apparaît au détour d’un bosquet d’arbres roses. C’est au tour de Zoro d’être saisi d’un frisson incongru, tandis que Sanji pousse un soupir de soulagement.

À peine a-t-il le temps de comprendre de quoi le groupe est composé que le coq se transforme en tornade et se met à hurler :

« Aaaah ! Charmante compagnie, vous apportez tant de beauté à cet endroit infernal ! Bienvenue, bienvenue ! »

Si Zoro était plus intelligent, il aurait déjà fui. Mais il reste figé devant le spectacle qui s’offre à lui : une horde de femmes, dont il reconnaît un certain nombre d’entre elles, se dirige vers lui d’un air décidé, le coq désormais à sa tête.

Sanji est au paradis, distribuant les compliments, marchant sur le sable de la plage avec ses talons hauts comme s’il flottait dessus.

« Tashigi-chan, je sais que tu es occupée, merci de t’être déplacée pour cette algue sur pattes.

— C’est bien parce que j’ai une dette envers toi, Kuroashi, gronde la capitaine avant de poser un regard déterminé sur Zoro. De toute façon, j’ai des sabres à réquisitionner. »

Sanji se tourne vers une autre femme, cheveux bleu vert, paupière tombante, air malicieux.

« Hiyori-chan, ravi de te revoir, toujours aussi gracieuse !

— C’est un plaisir, Sangoro », répond celle-ci en pouffant derrière sa manche, et Zoro remarque dans son œil une lueur joueuse qui ne lui dit rien qui vaille.

L’épéiste réalise qu’il a croisé chacune de ces femmes à un moment de son existence. Et qu’il est mal à l’aise avec la totalité d’entre elles. Et que mis à part Tashigi, c’est pour la même exacte raison : elles sont toutes tombées amoureuses de lui.

Il sent ses dents crisser dangereusement, trop estomaqué pour réagir dans un premier temps. Lorsqu’il comprend enfin, il est trop tard, car Sanji est déjà à quelques mètres de lui et lance au groupe, un sourire carnassier aux lèvres :

« Précieuses ladies ! La chasse au marimo est ouverte ! »


Sur Grand Line, il existe une île où tout est couleur de pêche, et où les gloussements des jouvencelles de cœur résonnent entre deux coups de hache et autant de bonnes odeurs de nourriture.

La plage luit d’une teinte pailletée surnaturelle, le soleil semble sempiternellement se coucher sur l’océan dans une vision digne d’une carte postale.

Là où de petites vagues rencontrent les coquillages et le sable presque blanc, des jambes énergiques frappent l’eau, des pouffements de jeunes femmes enamourées font écho au doux bruit de la mer.

Un homme, seul, à la tête de cette cavalcade effrénée, détonne dans le paysage. Il ignore depuis combien d’heures ou de jours il court, mais il sait que s’il s’arrête, c’est le déshonneur qui l’attend.

Alors il pense aux gens qu’il aime, à l’homme de sa vie, cherchant une échappatoire à sa déconfiture.

Roi de mon cœur, cette lettre est pour toi.

« Zorojuro, tu m’as manqué ! » crie Hiyori dans son dos.

Elle a déjà tenté plusieurs drop kicks pour l’intercepter, et si Zoro l’a toujours trouvée très directe, il se demande d’où lui provient tant de motivation. Un coup d’œil à Sanji, qui les coache en claquant des mains et en leur adressant des encouragements ridicules, répond à son interrogation.

Je ne sais pas ce que j’ai fait pour mériter un tel traitement de ta part…

« Roronoa ! Tu ne m’échapperas pas ! hurle Tashigi, qui a tombé depuis longtemps son uniforme de marine et porte un équipement sportif dernier cri que le coq ne s’est pas privé de complimenter.

— C’est mes katanas, Captain Lunettes ! »

Il proteste, mais il persiste à courir. Il ne compte pas s’arrêter, encore moins abandonner cette course poursuite absurde. C’est un défi que le coq lui lance, l’occasion de devenir plus fort, plus rapide, meilleur. Une méthode qui a fonctionné sur Sanji face à une horde de ce que Zoro devine à présent être des okama, et qui est tout aussi efficace sur lui lorsqu’on remplace ces hommes à l’expression de genre féminine par des conquêtes involontaires.

« Voici des rafraîchissements, mes chéries ! L’hydratation, c’est important ! » couine le coq au milieu du chaos, remontant le peloton avec une facilité déconcertante.

mais je suis heureux qu’au moins, tu t’amuses bien.

« Roronoa Zoro, épouse-moi ! » crie une autre voix qu’il ne reconnaît pas, mais qui l’encourage à accélérer malgré sa fatigue.

— Hors de question, lâchez-moi ! » grogne-t-il, toutes dents dehors.

Pour ma part…

« Allez, marimo, plus vite que ça. Elles te rattrapent, petit veinard », glousse Sanji à côté de l’escouade, armé de sacs de vivres énergisantes, une cigarette aux lèvres et l’air ravi.

je ne pensais pas que tu pouvais être aussi cruel.

« Love-coq, espèce d’enfoiré, tu me le paieras ! »

Tu sais que je n’ai d’autre choix que de fuir ces créatures infernales, car toute violence à leur encontre serait déshonorable au regard de leurs aspirations.

« Je t’aime aussi, marimo-kun ! » lance Sanji en éclatant de rire.

Il semble être allégé d’un poids, depuis que la course a commencé. Comme s’il était soulagé de ne pas avoir à faire face à il ne sait quelle épreuve. Comme s’il se sentait en sécurité dans cet endroit qui paraissait le terrifier à leur arrivée.

Mais si c’est pour être à ta hauteur, j’accepte l’ordalie et…

Zoro s’arrête net.

Il n’a pas le temps de se retourner que la horde de femmes le heurte de plein fouet. Si l’épéiste n’était pas aussi puissant, la marée humaine l’aurait écrasé sous son poids cumulé. De petits cris et des gloussements innocents lui donnent la chair de poule. Une main saisit un katana, Zoro s’y cramponne. Plusieurs paires de bras se pendent à son cou. Une voix aiguë pousse un râle satisfait :

« On le tient, les filles ! Bien joué ! »

Zoro serre les dents, sue à grosses gouttes, se débat au milieu de la masse. Une langue de mink lèche sa joue, lui arrachant un frisson de dégoût. Seul le coq peut faire ce genre de chose sans qu’il trouve le geste déplacé, voire repoussant. Ce n’est pas la faute de cette fille : elle fait ça à ses amis, ses proches, c’est sa culture à elle. Elle ne peut pas savoir à quel point il déteste ça, tout comme Sanji a détesté que les minks masculins lui courent après pour les mêmes salutations.

Mais tout cela n’a aucune réelle importante, car Zoro est focalisé sur ce que vient de dire le coq. Il se cramponne à ses katanas et se met à ramper sous la masse, échappant comme il peut à la montagne de jolies femmes pour lesquelles il n’a jamais éprouvé le moindre intérêt.

Il ignore comment il se tire de l’amas de corps. Il en sort les cheveux ébouriffés, l’air hagard, délesté de son yukata et serrant ses sabres contre lui comme si sa vie en dépendait.

Il est encore à genoux par terre quand il glisse ses trois précieuses alliées dans son haramaki et jette un regard fiévreux autour de lui.

Une silhouette autrement plus massive, longiligne et puissante, l’attend à quelques mètres, un sourire amusé aux lèvres.

Zoro se redresse à peine et se précipite sur le coq pour le tacler au sol, son épaule pénétrant le creux de son ventre lors de l’impact. Sanji s’étouffe, mais se laisse écraser sous lui, hilare.

« Retourne courir, marimo, t’es encore loin d’avoir compris le truc ! »

Cependant, l’épéiste est focalisé sur tout autre chose que son entraînement au vol, si catastrophique soit-il.

Il se redresse à quatre pattes et fixe le coq, son sourire ravageur, son regard épanoui, la blondeur de ses cheveux qui font comme une couronne sur ce crâne de prince de conte de fées qu’il n’a pas besoin d’être. Il admire sa résilience, se demande combien de semaines Sanji a dû courir pour échapper aux okama tout en apprenant les recettes dont il sent l’odeur errer au milieu des embruns. Un talon se plante dans son mollet, car Sanji prend son rôle d’instructeur au sérieux et ne compte pas lui laisser le moindre temps mort. Zoro ajoute le port de ces chaussures étranges à la liste de toutes ces choses que le coq sait faire l’air de rien.

Enfin, toujours essoufflé, il fixe Sanji avec l’air de ne pas en revenir et articule doucement :

« Je t’aime aussi, roi de mon cœur. »

Sanji se fige. Ses yeux si expressifs s’écarquillent, son sourire disparaît. Zoro le perçoit trembler contre lui. Quelque chose brille sur ses pupilles, humide et léger comme s’il venait d’être ébloui par la beauté d’un soleil levant.

« Tu… » commence-t-il avant d’inspirer, trop choqué.

Zoro se sent ricaner malgré lui. Il sait qu’il jette sur le coq le même regard émerveillé, celui avec lequel la terre entière finit par regarder Luffy, et qu’ils dispensent tous trois sur cet équipage si cher à leur cœur. Sur cette île idiote qui fleure trop la romance et des attirances qu’ils ne partagent aucunement, le rose de l’amour charnel qui rôde en eux se révèle dans leurs yeux.

« Comment tu viens de m’appeler ? » balbutie encore Sanji.

Zoro déglutit. Merde.

Il ne pensait pas laisser échapper cette partie-là. Il voulait juste répondre au coq. Lui dire qu’il l’aime aussi, parce que Sanji, encore une fois, a fait ce pas qu’il l’a inconsciemment invité à franchir. « Sanji a besoin de savoir qu’un homme veut de lui pour vouloir de lui aussi », ses pairs ont-ils analysé, et pourtant, à compter du moment où la chose s’est révélée évidente pour le coq, celui-ci n’a pas attendu que Zoro prenne l’initiative. C’est lui qui l’a embrassé, lui qui vient de dire « Je t’aime » en premier. Et même si c’était sur le ton de la plaisanterie, Zoro sait que Sanji était sincère, parce que Sanji s’est mis en porte à faux pour lui en revenant sur cette île source d’angoisse, en arborant ces effets qu’il déteste, en admettant que toutes ces jolies femmes soient folles de son meilleur rival plutôt que de lui.

Sanji est si brave, même dans ses défenses… Sanji l’a accepté alors qu’il comptait l’aimer à sens unique tout le reste de son existence, l’observer de loin comme un sujet vénère son roi tout en brillant à ses côtés comme le maître des enfers règne à part égale avec celui du paradis. Sanji vient de lui dire qu’il l’aimait, lui qui a tant de mal à verbaliser son affection auprès des hommes, surtout ceux de la trempe de Zoro.

Zoro voit les pommettes rougir et sent son visage chauffer du même coup, mais il n’est pas un lâche, et il doit faire honneur au courage du coq.

Alors il met de côté sa fierté mal placée, son confort dans ces différents statu quo qui ne l’ont jamais dérangé, et même la certitude qu’il n’est pas à la hauteur de tout ce que Sanji fait et est, parce qu’il ne parvient toujours pas à voler.

« Roi de mon cœur », répète-t-il, les joues brûlantes et les poumons en feu.

Ils n’ont qu’un roi, et c’est Luffy. Toutefois, Sanji perçoit la nuance aussi vite que Zoro l’a identifiée lorsqu’il a commencé à trier ses sentiments à l’égard du coq. Il semble enfin saisir l’ensemble de la déclaration, réaliser que Zoro l’a pris au sérieux parce qu’il était sérieux, et son visage se déforme en une grimace boudeuse tandis que ses pommettes virent à l’écarlate.

Il se redresse, soulevant Zoro à sa suite avec une facilité qui surprend toujours ceux qui n’ont jamais vu le corps athlétique caché sous le costume.

« Pourquoi c’est la brutasse locale qui arrive à me sortir les trucs les plus romantiques que j’ai jamais entendus de ma vie… ? » râle-t-il un instant, le regard fuyant et fatigué.

Zoro a levé la tête vers lui. Il est émerveillé par la confirmation que leurs sentiments sont réciproques, sans quoi Sanji l’aurait déjà rejeté plutôt que de faire semblant d’être contrarié.

Il n’a rien à répondre à sa question. Il ne comprend pas lui-même comment son comportement peut aussi bien correspondre aux besoins du coq, même lorsqu’il ne le fait pas exprès. Il lui jette son regard volontaire, tentant de transmettre des émotions qu’il n’identifie pas forcément bien, et Sanji y lit tout ce qu’il y a à savoir de ce qu’ils partagent et de ce que Zoro ressent pour lui.

« Je t’aime aussi, imbécile », réitère le coq en pouffant.

Zoro fond sur ses lèvres sans plus réfléchir.

Les longs bras de son partenaire s’enroulent autour de ses épaules, le serrant à lui faire mal. Zoro glisse les siens autour des côtes et serre tout aussi fort, parce que pour tout ce que fait le coq, il se doit de l’imiter, de le seconder, de faire autant.

« Hannnn… ! »

Le soupir collectif derrière eux les fait sursauter. Zoro ricane intérieurement en réalisant que même avant de s’aimer, ils oubliaient jusqu’à leurs priorités habituelles pour s’intéresser l’un à l’autre.

Ses poursuivantes sont là, les yeux pleins d’étoiles et les mains sur les joues. Seule Tashigi regarde ailleurs, l’air gêné.

C’est Hiyori qui se reprend le plus vite, fière fille de samurai. Elle se détache du groupe et s’avance vers eux, un léger sourire masquant ses émotions.

« Désolée, Sango… Sanji. Je crois qu’il vient de saper toute notre motivation en quelques mots à peine… »

Sanji hoche la tête, visiblement déçu.

« Ce serait cruel de vous impliquer après ça. Merci d’avoir essayé. »

Hiyori les salue dignement, puis se détourne et se dirige vers le château, au loin, dans lequel Sanji et ses ami·e·s leur ont sans doute promis un festin bien mérité.

Les autres filles la suivent, certaines enthousiastes, d’autres en grommelant.

« Je savais qu’ils étaient pas exclusifs, mais qu’est-ce que tu veux tenter quand il regarde son mec comme ça… ? J’aurais su, je serais pas venue…

— Tu parles, personne ici n’aurait manqué une occasion de remanger la cuisine de Sanji.

— Allez, Tashigi-chan. Il faut les laisser tranquilles pour l’instant. »

Tashigi proteste, mais elle a elle-même ce petit côté chevaleresque qui l’empêche d’être trop violente auprès de femmes innocentes. L’une d’elles la tire par le bras, une autre lui retire ses lunettes par précaution. Elle bafouille, trébuche, puis capitule. La fille qui la tient par le coude lui jette un coup d’œil appréciateur, puis ajoute :

« Il l’a appelé roi de mon cœur ! C’est trop mignon, je veux régner sur le cœur de quelqu’un, moi aussi !

— Tu n’es pas trop déçue, Hiyori ?

— Non, je m’y étais préparée depuis longtemps. En attendant, j’ai amélioré mon drop kick… Mon frère va souffrir ! »

Zoro observe Sanji. Celui-ci fixe Hiyori avec le regard d’un homme qui aime se prendre des coups de pied dans la figure. Il s’apprête à se moquer de lui, mais lorsqu’il tourne la tête, il n’est pas à la hauteur des beaux yeux du coq et de la flamme que ses provocations y allument.

« Descends de tes échasses, ero-coq », réclame-t-il alors qu’ils se retrouvent seuls sur la plage trop rose, dans l’air trop parfumé.

Sanji reporte son attention vers lui et ricane. Il semble si rayonnant que Zoro se sent aveuglé.

« Vu ta déclaration, j’aurais cru que t’aimais bien être en dessous de moi… »

Zoro déglutit et se demande comment il va faire pour embêter le coq à présent que celui-ci sait à quel point il le vénère. Il jette un coup d’œil aux chaussures en faute, repense au drop kick de Hiyori et à la façon dont Sanji a semblé presque intéressé. Il lui adresse son meilleur sourire carnassier et grince :

« C’est un fantasme ? »

Sanji se fige. Une unique goutte de sang coule depuis son nez jusque sur sa bouche. Zoro éclate de rire. Le coq rougit, mais tente de se contrôler en s’allumant une cigarette. Il y parvient, car il articule d’un ton fier :

« Seulement si tu m’appelles encore comme ça. »

Zoro hoche la tête. À présent que le surnom a passé ses lèvres, il ne peut pas le reprendre, il n’en a pas envie. La joie que ces mots font apparaître sur le visage de Sanji est immense, et Zoro veut la revoir, encore et encore, pour tout le reste de sa vie.

Le coq s’écarte et s’accroupit pour enlever les talons criminels. Zoro s’exécute :

« Roi de mon cœur. »

Sanji frissonne sous son œil baissé. L’épéiste se mord la lèvre pour ne pas rire tant il se rend compte que le terme lui donne en réalité un aval sur son partenaire. Voilà pour toutes les fois où il se sent dépassé, distancé, pour toutes ces choses que Sanji fait et que Zoro ne fait pas. Voilà pour tout l’amour que Sanji dispense au monde et que Zoro dispense aussi, à sa façon, mais qu’il veut diriger vers cet homme plein de rêves, dépourvu d’ambition et pourtant capable de conquérir les cœurs de tous les conquérants.

Lorsque le coq se redresse, Zoro comprend enfin que tout ce qu’il n’avait pas besoin de donner à Sanji pourrait rendre Sanji heureux. Que tenter de le rattraper n’est même pas assez, que faire ne suffit pas. Il ne faut pas seulement que Zoro continue d’apprendre à voler. Il faut qu’il continue d’aimer.

« Roi de mon cœur », répète-t-il alors, et il sait que l’appellation va devenir prière.

Sanji s’éloigne pour aller tremper ses pieds dans l’eau, embarrassé. Zoro le suit par réflexe, fasciné par le cœur d’or que cet homme qui vit pour servir arbore telle la couronne d’un roi. Il tend la main, comme s’il avait peur que la distance entre eux soit trop grande et l’empêche de l’atteindre.

Sanji doit voir quelque chose sur son visage, car il hausse un sourcil et entremêle leurs doigts.

« On rentre par la plage ? J’ai un peu de temps avant le festin. »

Zoro se contente de hocher la tête, et de serrer plus fort la main du coq dans la sienne.


Ce jour-là, Zoro est prêt à abandonner. Il ignore depuis combien de temps il tente d’apprendre cette fichue technique, mais rien n’y fait. Il ne dépasse pas les neufs coups de pied.

Robin commence à parler de blocage mental. Sanji insiste sur son incompétence chronique, comme si l’épéiste n’avait pas déjà réalisé, aux côtés de son équipage, des tonnes d’exploits et des tonnes de rêves.

Ils ont pique-niqué à deux dans une jolie crique qui lui rappelle un peu la plage de Momoiro, même si la mer et le ciel azurs lui sont bien plus agréables que les horribles teintes rosées de cette île maudite.

Sanji lui a dit qu’il l’emmenait là pour s’entraîner, mais Zoro ne compte plus le nombre de fois où il a utilisé ce prétexte pour leur organiser des tête-à-tête romantiques. Il ne s’en plaint jamais, et profite de ces instants pour noyer le coq de son amour.

Ils sont tous deux étalés sur le sable chaud, repus et heureux. Les pupilles de Sanji ont atteint la brillance joviale qu’il imagine celle des rois, et il fixe Zoro depuis l’ombre de la couronne dorée qui fait un halo d’ange autour de son visage. L’épéiste le contemple avec toute l’affection qu’il est capable de transmettre par le biais de son œil unique, puis il secoue la tête et se redresse pour s’étirer.

« Allez, coq, on s’y met ? »

Sanji l’imite, mais au lieu d’acquiescer, il l’étudie un instant et finit par annoncer :

« Tu sais quoi ? Je pense qu’il faut que tu te vides la tête avant toute chose. »

Zoro se demande depuis quand le coq est adepte de la méditation, lui qui est trop nerveux pour rester plus de cinq minutes dans la même position sauf quand il sert d’oreiller à l’épéiste.

Cependant, au lieu de s’asseoir en tailleur, Sanji déboutonne sa chemise, dévoilant ses muscles secs et bien dessinés, le pli à hauteur de son bas-ventre là où sa ceinture serre ses hanches, ses épaules solides et sa peau trop lisse pour être naturelle. Zoro déglutit.

Il secoue le menton et défait son yukata noir pour imiter son amant. Depuis le temps, il devrait savoir ce que Sanji entend par se vider la tête. Toutefois, le coq est toujours capable de le surprendre, car il se contente de retirer ses chaussures et relever les pattes de son pantalon avant de se mettre debout.

« Tu viens marcher avec moi au bord de l’eau ? »

Une main pâle se tend vers lui, que Zoro a pris l’habitude de saisir dans un sourire. Il met de côté son excitation naissante, enlève ses bottes, replie son ample pantalon jusqu’à pouvoir le coincer au-dessus de ses genoux. Le coup d’œil lubrique que Sanji lui adresse informe Zoro qu’il n’était peut-être pas si loin de la vérité, tout compte fait, ou bien le coq étudie les vieilles cicatrices sur ses chevilles et ressent une satisfaction déplacée à l’idée de les avoir recousues.

L’épéiste est debout avant de l’avoir réalisé. Il est toujours impressionné par la puissance de ces bras si précieux qui peuvent le porter comme s’il ne pesait rien, et avec lui, le poids de leur équipage tout entier. Il veut toujours être à la hauteur, il veut toujours rattraper cet homme qui est si loin de lui et qu’il peut porter lui aussi, mais ce ne sera jamais assez tant qu’il ne pourra pas voler à ses côtés.

Ils errent sur la plage main dans la main. Sanji se baisse parfois pour ramasser un coquillage et le lui montrer avant d’en glisser certains dans sa poche. De temps à autre, il lui propose des galets avec lesquels Zoro s’amuse à faire des ricochets. Sanji l’imite dextrement, mais ses galets coulent trop tôt. Lorsque Zoro se moque de lui, il finit par lancer les cailloux en direction de ses orteils. Celui-ci les esquive sans même y penser.

Ils profitent ainsi de l’air frais, de la tranquillité de cette plage isolée, de la présence si facile, si rassurante et si excitante de l’autre. Puis, soudain, Sanji se met à glousser. Zoro lui jette un coup d’œil et retombe encore amoureux en le voyant si beau et si souriant, auréolé de ce blond qui vole autour de son visage un peu émacié. La voix suave gronde dans sa poitrine puissante. Zoro a la satisfaction de se dire que même s’il n’est toujours pas à sa hauteur, au moins, Sanji est heureux.

Le coq se tourne vers lui, écartant les bras. Zoro sait ce qu’il attend, aussi il hausse les épaules, étire ses lèvres dans un rictus mesquin, et laisse son partenaire le serrer contre lui.

L’instant d’après, la prise vicieuse d’un mollet contre ses ligaments croisés lui fait perdre l’équilibre, et Sanji, cette petite raclure, le jette à l’eau sans autre forme de procès.

Zoro n’a rien, pas même un bout de vêtement auquel s’accrocher. Il roule dans les vagues jusqu’à retrouver ses appuis, jurant dans tous les sens. Quand il émerge, il crache abondamment, furieux. Il est trempé de la tête aux pieds, un poulpe s’est ventousé à son épaule, et une grande algue verte s’est entortillée dans ses katanas. Il décolle le poulpe – il ignore pourquoi ces créatures semblent le considérer comme l’un des leurs –, puis hurle immédiatement sur Sanji :

« Coq de merde, tu vas voir si je t’attrape ! »

Le rire franc et un peu aigu de Sanji résonne dans la crique, arrachant à Zoro un battement de cœur fait d’adrénaline et d’endorphines mêlées.

« Essaie seulement ! » rétorque le coq, déjà prêt à déguerpir.

Au moment où Zoro se précipite sur lui, Sanji commence à courir sur la plage, sa couronne d’or ballottant au rythme de ses puissantes foulées. Les mollets se contractent, le sable vole sous ses talons. Zoro ne se laisse pas impressionner : il n’a jamais cessé de challenger son meilleur rival, ce n’est pas aujourd’hui qu’il va s’en priver.

Sanji retourne vers la mer avec son endurance coutumière, esquive trop bien, le distance dans des mouvements qui lui déclenchent des pincements au cœur. Zoro les ignore. Il s’amuse trop à aimer le coq, admirer son magnifique sourire et cette joie de vivre qui ne l’a jamais quitté même lorsqu’il était au plus bas, même lorsqu’il croyait encore devoir mourir pour s’excuser d’exister. Il s’amuse trop à tenter de le rattraper par tous les moyens possibles, et il se rappelle qu’il a décidé d’y consacrer sa vie parce que cela le rend heureux, lui offre un but à portée de main, ou presque, car sa main manque de peu le poignet du coq et…

Sanji rit devant lui. Son regard s’attarde sur son pair comme s’il voulait l’attendre mais refusait de lui faire cet affront, parce qu’il sait que Zoro sera toujours là, parce qu’il ne doute pas que Zoro soit à sa hauteur, et cette certitude emplit Zoro d’un bonheur qui lui donne l’impression de voler.

« Marimo, t’es pas croyable ! » lance le coq avant de se retourner complètement pour laisser Zoro le cueillir contre lui.

L’épéiste n’a qu’un mouvement à faire pour jeter Sanji à la mer, mais tout à coup, il se rend compte qu’il n’y a pas d’eau dans laquelle précipiter l’homme au rayonnement divin. Tout à coup, il n’y a plus que de l’air et du vent et les cheveux dorés de Sanji qui cachent à moitié son visage triomphant comme le ferait une couronne.

Zoro suit son regard. Il tombe sur ses pieds couturés qui flottent dans l’atmosphère et la font claquer d’un son désormais trop familier pour qu’il y ait pris garde.

Ils sont à plusieurs mètres au-dessus du sol, loin de toute chose.

Enfin… réalise Zoro en voyant ses jambes frapper le vide comme une seconde nature. Je peux enfin être à sa hauteur…

Sanji glousse contre lui. Il le sent essuyer une larme incongrue et s’écarte légèrement pour le regarder.

« Vingt ans, mon amour… »

Zoro sursaute à la mention. Une autre larme strie le beau visage que l’âge a tout juste émacié et disparaît dans le bouc fourni qui gratte la peau de Zoro lorsqu’ils s’embrassent.

« Ça m’a pris vingt ans pour comprendre que c’est moi que tu voulais rattraper. »

Zoro essuie la larme de son pouce tandis qu’ils repoussent le vide sous eux dans une synchronisation improbable, les yeux dans les yeux. De son autre main, il dégage le visage du halo blond qui le cache, saisissant la masse de cheveux pour mieux la maintenir contre la nuque de son partenaire.

« C’est parce que t’as toujours cru que c’était toi qu’étais à la traîne, crétin. »

Sanji lui adresse un sourire contrit, désolé d’avoir été un si mauvais mentor et d’avoir mis tout ce temps à comprendre de quelle motivation son élève avait besoin. Il caresse ses cheveux verts d’une main, jouant dans les mèches juste assez longues pour qu’ils puissent les tresser.

« Comme si tu t’amusais pas quotidiennement à me le rappeler, glace à la menthe. »

Zoro observe cet homme qui fait et sait faire tant de choses, cet être qu’il va pouvoir porter aux nues à son tour, même si c’est peut-être trop tard et qu’ils sont tous bien trop forts pour avoir besoin de ce genre de soutien. Il admire la couronne dorée qui orne le faciès royal de Sanji, la façon dont elle fait des reflets précieux sur le petit pli que l’âge a dévoilé à ses commissures.

Il se dit qu’il veut le voir plus prononcé encore, qu’il veut participer à le creuser davantage en déclenchant des éclats de rire et de colère, des frissons de bonheur qui s’y ancreront, l’ombrageront sous ce front de prince qui s’abaisse sans honte face à ceux qui ont faim, et dont la couronne brille de la fierté qu’il retire à servir les autres.

Zoro cesse de frapper l’air et se laisse tomber dans le vide, emportant Sanji à sa suite.

Ils chutent la tête en bas, comme ce jour où ils se sont embrassés pour la première fois. Zoro verbalise ses émotions avec sa difficulté habituelle, espérant toucher juste grâce au mot d’amour qu’il réserve à Sanji.

« Je regrette pas le temps que ça a pris, roi de mon cœur. »

Sanji l’embrasse à pleine bouche, récompense à cette appellation ridicule qu’il a bien fait de laisser échapper au détour d’un quelconque entraînement.

Zoro protège Sanji de l’impact lorsqu’ils heurtent l’eau de plein fouet, son dos claquant contre la mer comme ce jour où il a sombré sous la lame de Mihawk, et où le coq a cru y voir la preuve qu’il ne serait jamais à sa hauteur alors que Zoro lui-même percevait déjà en Sanji ce danger, cette menace d’un égal impossible à rattraper s’il se délestait de son fardeau pour en endosser un autre, aussi lourd que libérateur.

Ils roulent au gré des flots tels les deux pirates qu’ils ont toujours été, et Zoro se sent si léger qu’il a encore l’impression de voler.

Alors que le coq l’écrase sous son poids pour lui arracher ses épées, les vagues leur léchant les talons, Zoro ne pèse plus rien. Désormais, il n’existe aucun endroit au monde où il ne pourra pas suivre Sanji.

L’or sur sa tête brille plus que jamais, et Zoro se souvient de comment tout a commencé : ce que Sanji sait faire, ce qu’il fait, et la façon dont il dispense sa bienveillance au monde comme s’il vivait pour servir, malgré son qualités régales.

Zoro ne sait pas exactement d’où cela vient, compte tenu du nombre d’événements qui ont conduit les gens à cette conclusion, mais une expression circule sur Grand Line depuis quelque temps déjà. Il sourit en constatant à quel point elle correspond parfaitement à Sanji :

La couronne des vrais rois est faite avec l’or de leur cœur.

Notes:

Liste des prompts super inspirants de MindyRose :
🎁 : Zoro regarde Sanji cuisiner pour des enfants et son cœur fond
🎁 : Sanji essaie d’apprendre à Zoro le sky walk (il n’y arrive pas tout de suite, mais c'est tout l’intérêt)
🎁 : N'importe quoi qui soit 40ZSZ

Je ne suis pas entièrement satisfaite de cette fic, car le rythme est un peu déséquilibré >_<. Je pensais que la partie avec les enfants serait plus courte, pour que je puisse me concentrer davantage sur le sky walk, mais elle s’est avérée assez longue à cause de la généralisation que j’ai faite autour du concept « Sanji peut tout faire ». J’espère que ça n’a pas trop perturbé la lecture.

En tout cas, je me suis beaucoup amusée à imaginer les façons les plus intéressantes (comprendre hilarantes) dont Sanji pourrait essayer d’apprendre le sky walk à Zoro. Je ne sais pas comment ça se fait, mais ça a fini de façon très romantique à chaque fois.

Enfin, j’espère que le rebondissement final vous a plu. Je n’avais pas pensé à ça avant d’écrire cette partie, donc ça a été une surprise pour moi aussi xD.

Kudos et commentaires toujours bienvenus !