Chapter Text
Quand Guédira pose le carton sur le bureau, celui-ci soupire un peu de poussière.
Ce n’est pas suffisant, néanmoins, pour provoquer une quinte de toux. Les particules se suspendent parmi les photons en petites poignées seulement, puis s’évanouissent aussi sec dans le rai de lumière qui se divise en strie à cause des barreaux devant la fenêtre. Le carton est vieux, ce qui s’y trouve à l’intérieur l’est plus encore. Quand on en rabat les pans, on peut voir que tous les livres qui s’y entassent en piles sont usés : la couleur des couvertures est ternie, les titres jaunis, les tranches râpées. Le coin des pages, à n’en pas douter, est écorné.
En s’y penchant pour y jeter un œil, Assane les aime déjà.
Ils sont organisés avec soin : les rangées sont calées pour qu’aucun rectangle ne puisse vaciller dans la grande boîte et tous les interstices sont occupés, ce qui révèle à la fois un esprit méthodique et investi. Perdre de l’espace, ç’aurait été amoindrir le volume de nouvelles à lui apporter.
— Voilà, annonce Guédira en appuyant un peu sur les plis du carton pour qu’il ne se referme pas lors du déballage. C’est tout ce que j’ai.
Dans la cellule vide, sa voix résonne et porte partout. Elle pourrait s’apprêter de solennité, mais le lieutenant dissimule mal son enthousiasme, qui s’est mis à rebondir sur les murs dès qu’il a pu passer le seuil avec ses livres. De la délicatesse avec laquelle il a posé sa boîte à la minutie qu’il lui a fallu pour compiler la collection, tout ne manifeste qu’un sérieux profondément passionné.
Il n’y a aucun autre effet personnel. Assane n’a que ce qu’il avait sur lui le jour de l’arrestation. Il pourrait négocier pour qu’on lui apporte ses affaires, c’est d’ailleurs son droit, mais il faudrait alors céder la localisation de sa planque à la police, et c’est une idée qui ne lui plaît pas trop. Son dernier déménagement forcé à cause de Pellegrini lui a laissé une amertume sur la langue que même la vengeance assouvie n’a su laver. Un T6 parisien à ce prix sous les combles, ça ne se trouve pas tous les quatre matins… C’est à peine s’il a pu emporter sa chaise de bureau dans sa nouvelle aiguille creuse. Il n’est pas prêt à retenter le risque.
Les Arsène Lupin dans le carton, ce ne sont pas les siens.
D’après leur état, il s’agit de seconde main. Aucune couverture n’a l’air de partager la même collection que sa voisine, les dates d’édition se mélangent sur les premières pages. Ça lui plaît, d’ailleurs, que Guédira les ai dégotés sur des étals de bouquinistes ou dans les coins d’une boîte à livre ; Assane n’a commencé à lire que sur la base d’un cadeau, et savoir que d’autres avant lui ont eu l’utilité de ces histoires revêt un caractère altruiste qui attise déjà sa curiosité. Qui sait, il trouvera peut-être des griffonnages au coin des lignes, des analyses de texte d’étudiants ou des commentaires de passionnés : autant de petites surprises qui feront la différence entre ces lectures et les précédentes et les toutes premières. S’ils avaient été neufs, les livres l’auraient moins surpris.
— La plupart des préfaces ne sont pas très fournies. La plus longue fait dix pages…
— Pas de souci, répond-il avec un petit sourire rassurant, c’est très bien comme ça.
D’une main, il vient piocher l’un des livres avec familiarité, après que Guédira s’est reculé pour le laisser ranger ses trouvailles dans l’étagère au-dessus du bureau. Son regard s’attarde sur la calligraphie du Dernier Amour d’Arsène Lupin avec intérêt. Il le retourne, parcourt le résumé sur la quatrième de couverture sans vraiment le lire tout en le connaissant par cœur. Lorsqu’il tend le bras pour s’emparer d’un autre tome, Les Milliards, c’est comme s’il exhumait un squelette de logique. En bon cambrioleur, il fouille plus loin : sous ce deuxième livre gît La Cagliostro se venge. Un sourire menace d’éclore sur ses lèvres.
Guédira les a triés par ordre chronologique.
Non pas de parution ; ce serait le piège, n’importe quel novice serait tombé dedans. L’ordre obéit à des règles différentes de celles fixées par les éditeurs, car il raconte simplement le déroulement des événements de la vie de Lupin, en décroissant, les plus jeunes aventures tout au fond du carton et les dernières avant sa retraite ou sa mort. C’est une attention qui prend du temps, pas si facile qu’on ne le croit.
— Le Bouchon de cristal avant Herlock Sholmès ? demande-t-il, innocemment, en continuant de ranger ses livres.
Il n’a pas à attendre longtemps avant d’obtenir sa réponse. Guédira se défend de suite, au premier degré.
— C’est parce que La Lampe juive se passe pas au même moment que La Dame blonde- après, c’est sûr que si on se base uniquement sur les dates de parution, alors oui, on pourrait considérer que…
— Hm.
Le carton est presque vide. Des couleurs et des lettres se sont rajoutés sur son étagère, le long d’une grande rangée presque bondée. Quand il se recule d’un pas pour admirer le rendu des tranches alignées, le mur rencontre vite son dos.
Oui, ça le changera du T6, songe Assane en jetant un coup d’œil circulaire à sa cellule.
— J’aurais le temps d’y réfléchir, ajoute-t-il d’un ton méditatif.
Il coule un regard sur Guédira qui, près du seuil, oscille comme s’il voulait désespérément assister à la suite du rituel. Le voir hésiter à partir est rassurant. Savoir qu’au moins une personne de l’extérieur continuera de le considérer avec empathie est précieux quand on s’apprête à finir sa vie en prison.
On dirait que s’il le lâche des yeux, il le condamne à l’oubli éternel ; l’inverse du mythe d’Eurydice, en quelque sorte.
Assane sourit franchement.
— Merci, Ganimard.
La porte blindée se referme sur un hochement de tête ravi.
*
Il pensait que l’attente pour le procès serait relativement courte. Les preuves ne manquent pas, toute la France sait déjà qu’il a volé, et bien qu’on ne lui fournisse pas de télévision avant son transfert en résidence, les bruits de couloir lui indique que la nouvelle de son arrestation a fait le tour des médias.
Il n’a, par ailleurs, pas le profil d’un détenu pour qui on assouplit le système.
Assane a bien placé ses livres mais gardé le carton, prêt à les y remettre dès qu’on lui assignera une cellule définitive. Pour l’instant, il est dans cet entre-deux regrettable où la justice française ne sait pas où mettre ses prévenus avant qu’ils ne passent devant le juge, ce qui veut dire que la petite pièce exigüe dans laquelle se battent une plaque électrique et un frigo ne sera sans doute pas sa dernière résidence. La plupart des affaires qu’on lui a fournies sont encore dans des sacs. C’est dommage de s’imaginer potentiellement tout déménager dès le lendemain, mais il se tient prêt. La procédure ira vite, les flics détestent réfléchir trop longtemps.
Et tant qu’on y est, Monsieur le ministre de l’Intérieur n’a pas trop apprécié le vol de son téléphone personnel à des fins de chantage.
Il n’a, bien sûr, pas accepté la comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité. Il s’agit de cette procédure réservée aux délits qui, moyennant les aveux du prévenu, permet d’expédier celui-ci au tribunal qui se contentera de taper du marteau pour rendre sa décision. Guédira ne l’a même pas mentionnée lors de leur échange après l’arrestation – alors qu’il est évident que le Procureur comptait y avoir recours : qui ne tente rien n’a rien, et la police souhaite se débarrasser de lui au plus vite. Mais non, Ganimard s’est limité aux questions relatives à l’enquête, sans jamais aborder l’idée du jugement, préférant remonter les trames multiples de ses plans par le biais de questions boursouflées de curiosité. La chose a duré trois heures.
En outre, la CRPC n’est destinée qu’aux affaires simples. Pour tout le mal qu’il s’est donné au Louvre, Assane trouve ça horriblement vexant qu’on puisse y penser.
Lors de son premier interrogatoire officiel, en revanche, Belkacem s’est fait un plaisir de lui en parler.
Il lui a répondu qu’il lui fallait l’assistance d’un avocat. Elle est donc allée lui en chercher un.
Une fois le pauvre homme commis d’office assis sur la chaise, Assane en a profité pour refuser la proposition à haute voix, en détachant bien tous les mots.
— En plus, vous avez oublié beaucoup de preuves, s’est-il permis d’ajouter devant son regard assassin. J’ai étudié mon dossier et il vous manque quantité d’éléments, c’est regrettable.
En sortant de la pièce, Belkacem a fait claquer la porte.
Sauf que : la comparution immédiate n’est pas envisageable dans son cas – affaire bien trop complexe, enquête loin d’être suffisamment complète du fait de ses propres aveux – et l’information judiciaire ouverte depuis le Louvre s’est si enrichie qu’il faudra des mois pour la classer. En conséquence, le tribunal s’éloigne.
En conséquence, détention provisoire prolongée.
Assane fait les cent pas dans 6m², et commence sa lecture.
*
Son premier choix, c’est bien évidemment le premier tome, et surtout le premier chapitre.
Non seulement L’Arrestation d’Arsène Lupin concorde avec sa situation, mais elle est aussi la nouvelle pour laquelle il a le plus de tendresse. C’est celle qui l’a fait entrer dans la littérature au moment où son père entrait en prison, et qui l’a guidé dans la vie quand celui-ci n’en est jamais ressorti. Peut-être, diront certains psychologues ravis d’étudier son cas lorsque la tempête juridique sera passée, que c’est la source de sa lubie ; qu’un transfert a eu lieu sur la page quand le deuil est tombé, que la fiction a rattrapé la réalité d’un enfant pour mieux le consoler.
Assane n’en a franchement aucune idée. À ses yeux, l’attrait de l’histoire réside avant tout dans l’idée fantastique qu’a eu Leblanc d’introduire au monde le plus grand des voleurs lorsque celui-ci échoue dans son art. Il y a quelque chose de délicieusement ironique à commencer par une défaite et terminer par la victoire – enfin, les victoires : par la suite, il n’y aura jamais un mystère que son héros ne saura résoudre.
Le livre prend donc, forcément, des aspects de porte-bonheur.
Il choisit la tranche abîmée tout au bout de son étagère comme un caviste repère son meilleur cru. Un index gracile fait basculer le recueil dans sa paume ; puis, le cœur léger, il n’a qu’un pas à faire pour rejoindre son salon de lecture, 6 m² ont finalement leurs avantages. En s’allongeant dans son matelas tassé Assane se fait la réflexion que, même en prison, une évasion se trouve facilement par des milliers de mots couchés sur des arbres morts.
Avant d’ouvrir le petit monde, il contemple sa couverture à la lumière du midi qui filtre par les carreaux sales. Voici son premier jeu pour tromper l’ennui : déceler son histoire et deviner son propriétaire, rien que par la vieillesse du papier cartonné, les entailles sur les bords et les coins cornés. C’est une édition des années 80 mais pas le genre qu’on donne en devoir scolaire, puisqu’à en juger par l’épaisseur il n’y a pas de préface. La maison n’est pas précisée. Le personnage, reconnaissable à son monocle, se cache dans l’ombre comme s’il craignait de trop se révéler à son public. Fausse modestie, bien sûr. En haut, des lettres larges et élégantes, qui n’ont pas l’humilité de prendre moins qu’un tiers de la page.
Il ouvre.
Sur la première page, il y a le tampon d’une bibliothèque dont l’encre a bavé. Plusieurs emprunteurs figurent dans les lignes du tableau, jusqu’à ce que le dernier, un audacieux, décide de ne pas le rendre.
Ce n’est certainement pas lui qui a décidé d’écrire au crayon de papier et en lettres bâtons son prénom sur la dédicace en vis-à-vis.
L’écriture, tremblante, révèle la main d’un enfant dont le nom de famille s’est presque effacé. Ne restent qu’un U, un N (ou un M, ou un R, toutes ces candidates de l’alphabet qui commencent par une ligne droite et continuent en diagonale) et un joli A tracé de façon volontaire, très décisive. L’enfant, en trouvant le recueil, a probablement voulu se l’approprier. Comme si c’était un cadeau.
Les remerciements de Maurice Leblanc envers son ami Pierre Lafitte ont dû très peu l’émouvoir, puisque l’enfant a jugé bon de remplir le vide restant par son prénom et nom de famille en police taille 45. C’est vrai que c’était du gaspillage de papier, autrement. 10 ans pas plus. Une lecture difficile pour son âge, si le vocabulaire de l’époque n’est pas expliqué dans les notes de bas de page. Là encore, c’est supposer beaucoup – Assane, en glissant un pouce attendri sous l’identité du petit inconnu, se demande si ce n’est pas là le résultat d’un chapardage sur le bureau d’un parent et d’une séance de gribouillage ayant mal tourné. Quoiqu’il en soit, la gomme du temps n’a pas réussi à effacer ce tag intempestif.
Un livre ayant appartenu à un enfant, donc. C’est de plus en plus concordant.
Assane tourne la page, et commence à lire.
Les caractères sont imprimés un peu trop serrés, les références peu explicitées. Si l’enfant et son crayon ne se manifestent plus pendant plusieurs paragraphes, il ou elle réapparaît soudainement sous la forme d’un petit bout de papier déchiré, coincé dans un pli. Dessus est griffonné un petit bonhomme bâton. Pas très expressif, mais il porte le monocle. La page suivante est froissée, mal tournée, difficile de dire si c’est lui ou elle ou un autre qui s’est trompé. Assane se refuse à lui attribuer cette maladresse parce que son lecteur inconnu est jeune.
Au fil des mots, d’autres vies se rajoutent à la partie : un coin de page plié d’un doigt puis lissé par un autre, outré qu’on ait désacralisé le papier, un petit encart au crayon dans la marge, puis gommé d’après les rides sur la page, le regret peut-être d’avoir trop imposé sa présence, en bref les preuves que l’histoire a vécu. C’est une lecture collective, multi-temporelle, mais personne ne s’est encore aventuré à vraiment marquer le livre. Pour l’instant il n’y a que du crayon, des plis, des traces qui ne manifestent aucun éclat.
Sur la dernière page, Assane tombe sur un surlignage au fluo bleu.
L’encre, vive, lui indique que le geste est plus récent que tous les autres.
— Tant mieux si l’on ne peut jamais dire en toute certitude : voici Arsène Lupin. L’essentiel est qu’on dise sans crainte d’erreur : Arsène Lupin a fait cela. [1]
